La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : So young de Zhao Wei

So young de Zhao Wei

Drame romantique chinois

Titre original : Zhi wo men zhong jiang shi qu de qing chun

Durée : 100 minutes

Sortie 2013
Réalisé par Zhao Wei
Interprètes principaux : Zhao Youting, Han Geng, Yang Zishan

Scénariste : Li Qiang
Musique : Wang Fei
Producteur : Stanley Kwan

So young

 

 

 

 

 

 

So Young, au titre non seulement joli mais puissant, deux mots pour tout contenir, tant le film évoque ce sentiment d'excès de jeunesse quand on la regarde à revers, mais aussi d'affliction quand on perçoit à quel point il aurait fallu comprendre (comme disent "les vieux" aux jeunes!) avant que de perdre tout ce qui fait que les premiers jardins de la vie sont les plus beaux, est le premier long-métrage de la jeune star de l'écran et de la chanson en Chine, Zhao Wei, connue aussi sous le nom de Vicki Zhao.

L'histoire est basée sur le best-seller de la romancière Xin Yiwu dont le titre original est To Our Youth that is Fading Away , titre qui contient aussi cette notion de fuite entre les doigts d'un sable au contact magique, et d'hommage à des saveurs perdues dans les recoins de la mémoire blessée. Ce que l'on appelle communément la nostalgie. Et c'est bien sur une scène magique que s'ouvre le film, un rêve pour ne pas dire un cauchemar, aux reflets flottant sur le reste de l'histoire comme un voile inexorable.

C'est l'itinéraire affectif d'une jeune fille, Zheng Wei, étudiante en internat, et de ses condisciples qui sont, dans un parfum et des couleurs des années 80, quelquefois finement et volontairement outranciers, presque pittoresques mais toujours justes et émouvants, tellement investis dans leurs premières amours, et douleurs qui y sont liées, et joies aussi, car si l'on pleure à cet âge, c'est souvent comme le dit Zheng Wei elle-même pour que l'on vous demande pourquoi vous pleurez (on pense alors à la scène de la petite fille en rouge et à ses larmes dans l'escalier de L'homme qui aimait les femmes de François Truffaut, Zhao Wei signant aussi dans ce premier film un "400 coups" chinois), qu'ils traversent les classes et les examens comme s'il s'agissait d'un fond lointain quand il s'y joue pourtant l'essentiel de leur avenir. Mais ils ne le savent pas encore, pas tous.

Et la cinéaste douée de savoir avec une telle sensibilité doser la construction de ce que l'on pourrait appeler cette première partie, tant dans la narration que dans l'image, à tel point que l'on se sent impliqué dans cette disproportion des valeurs, quand principalement compte l'intérieur parce qu'on est en train de grandir, de découvrir la vie, d'y jeter ses dés. Les différences sociales sembleraient presque pouvoir se mettre de côté quand on partage les chambrées, les repas, les fêtes et les sorties, les crises et les interrogations, parfois les coups, à l'occasion retournés contre soi-même tant on voudrait absorber la société et ses limites, tordre les barreaux de sa prison, prolonger les baisers, tout pouvant changer chaque jour... Pourtant, quelque chose d'une belle et définitive menace attend tout ce monde charmant et à fleur de peau, au bout de ses manies et de ses aspirations. Et cette menace s'appelle le temps.

Zheng Wei a-t-elle deux amours ou seulement deux amoureux? (bouleversants interprètes que ces deux acteurs, Han Geng et Mark Zhao). Peut-être que la nuance est à établir là, dans le ratio de ce qui se présente à elle et de ce qu'elle voudrait retenir, ou réduire, dans ce que, et là encore c'est l'immense talent de la cinéaste qui parvient à infiltrer ce hors champ que le montage de la deuxième partie décodera, elle embrasse éperdument, sans savoir non plus que celui qui va la quitter est celui qui sacrifie sa vie, sans savoir qu'un jour elle lui répondra, à la seule question qu'il peut encore poser, qu'ils ne se doivent rien, l'amour ayant peut-être des règles trop complexes pour accompagner les humains. Jeune et si emportée, quasi sautillante, mordant chaque instant et prenant tous les risques, Zheng Wei qui glissait sur la jeunesse où tout est spontané et sous la forme d'un jeu permanent parfois plus incidieusement cruel, se retrouve, à l'occasion d'une fête commémorative, de nos jours, devant le constat presque horriblement serein que tout est passé dans le mental et la retenue, que la parole a remplacé la vie, qu'ils sont devenus des adultes.

Zhao Wei, qui est née et a grandi à Wuhu dans la province de l'Anhui, est l’une des plus grandes stars chinoises. La série télévisée Princess Pearl, très populaire en Asie, lui ouvre, dans le rôle de "Little Swallow", les portes de la notoriété dès 1997. En 1999, elle remporte le Golden Eagle Awards (équivalent des Emmy awards en Chine continentale) de la meilleure actrice - elle fut d'ailleurs la plus jeune actrice à remporter ce prix. Puis le cinéma l'adoube, lui offrant de magnifiques rôles tant dans de grandes productions commerciales que dans des films à petit budget. En 2004, elle remporte le titre d'Actrice la plus populaire au 11e Festival du Film étudiant de Pékin pour son rôle dans Les Guerriers de l'empire céleste, même si elle n'avait que 25 lignes de texte dans ce film. Parmi ses rôles les plus marquants, Green Tea, A time to love (sa prestation dans ce film sera récompensée par un prix d’interprétation au Festival du Film International de Shanghai en 2005), Red Cliff de John Woo (distribué dans le monde entier, y compris en France sous le titre Les Trois Royaumes), So Close, Mulan, Jade Godess of Mercy (de Ann Hui), 14 Blades, Painted Skin 1 et 2...
Ambassadrice du Fond des Nations Unies pour l’Enfance, Zhao Wei est également une chanteuse populaire qui a enregistré plusieurs disques et reçu pour cela de très nombreux prix internationaux (victoire aux Music awards de la chaîne musicale Channel V en 2006 en tant que Artiste féminine la plus populaire et Meilleur clip pour le clip de la chanson Shangguan Yan and I).

Parce qu'elle a repris des études à l'Université de cinéma de Pékin et doit passer un master, tout en continuant à se consacrer à sa carrière, Zhao Wei décide de s'appliquer à passer derrière la caméra et à réaliser donc un exercice pratique. Cela donnera So young, dont la sortie sur les écrans chinois a eu lieu le 26 avril 2013, et qui a été présenté en exclusivité quasi simultanément au 3ème Festival du Cinéma Chinois en France ce 14 mai. 56.8 millions US$ de recettes en Chine dépassant ainsi le record obtenu par Xu Zheng pour son tout nouveau film au succès déjà vertigineux : Lost in Thailand.

On notera que le premier film du festival, Full circle, réalisé par Zhang Yang, est un regard d'une très grande beauté sur le 3ème âge. So young est son pendant. On salue l'idée de cet ordre chronologiquement inversé mais qui fait très intelligemment ressortir les qualités de chacun des deux films, sûrement davantage que si le choix avait été de placer la jeunesse en ouverture du festival.

Et que dire de l'interprétation de Zhao Youting dans So young, quand il n'y a justement pas de mots assez forts pour définir cette exactitude avec laquelle elle incarne toutes les strates de son personnage, et dans le temps qui passe, et dans les espaces saisis, emplis toujours de ces contradictions dues aux sentiments passionnels, érosion souterraine qui donnera dans les images finales ce précipité des paysages, cours d'eau, ponts, montagnes comme des plongées dans les enfers, dans les gouffres, dans le ressac des illusions perdues qui foudroient celui qui les regarde ou les traverse ? Énergie des paysages survolés, comme happés, beauté à faire pâlir d'envie bien des cinéastes. Et Zhao Wei ne sombre pas soudain dans l'esthétisme ou la démonstration, non, elle traduit comme elle n'a cessé de le faire la perception sensorielle du vertige d'exister, seule avec le fantôme de soi-même.

"Tu as de la chance, tu seras éternellement jeune !" déclare Zheng Wei devant la tombe d'une de ses amies disparue par amour, et là on pense encore à L'Homme qui aimait les femmes pour ce que le destin sait écraser quand il décide de ne plus y mettre du sien. La voir verser une bière sur sa tombe et trinquer avec sa propre canette, la remerciant de lui avoir appris jadis à boire, nous cueille à un moment où l'on se demande comment nous-mêmes, spectateurs, allons pouvoir contenir notre émotion. Pourtant rien n'est complaisamment pathétique, tout est jusqu'au bout transcrit dans la grandeur que peut avoir la vie quand on la regarde en face, ce que fait désormais Zheng Wei parce qu'elle a rejoint le camp des grands, le monde du travail et des grosses entreprises, les costumes et les cheveux sages, une autre hiérarchie.

"L'amour est un fleuve. Nous sommes tous des aveugles qui cherchons à tâtons à le traverser.", dira l'un des deux amoureux à Zheng Wei, les années lui ayant appris à résumer l'incontrôlable. Alors viendront les simples, profondes et vraies questions sur les cicatrices et quelques mots et images magnifiques décodant donc - maîtrise absolue du récit cinématographique, éblouissant de poésie et de vérité pour un premier film - les off imperceptibles de la première partie, que cette deuxième partie amène à nos oreilles, à nos yeux qui n'avaient pas vu lorsque tout était là, maîtrise totale du plan et du montage, sens de la narration visuelle comme s'il s'agissait d'un dixième film, d'une oeuvre de la maturité quand la réalisatrice signe ici sa première réalisation, quand, dans un paysage pourtant pas si éloigné de celui qui débordait jadis les personnages, ils viennent comme des bombes à retardement, exploser leur présent, et le réduire à son quasi silence.

Dans la salle du Marignan à Paris (salle comble avec, assise au milieu du public, dans la plus grande humilité, la réalisatrice Zhao Wei) placé à mes côtés, un correspondant d'un grand quotidien Chinois vivant à Paris depuis huit ans, m'avait prévenu qu'il y aurait sûrement des pleurs sur l'écran car, tenait-il à m'expliquer, en Chine un bon acteur doit montrer sa capacité à verser des larmes. A la fin de la projection, il m'a demandé, les lumières étaient encore éteintes, alors que nous convenions ensemble que nous venions de voir quelque chose de "très beau" - les mots manquaient, forcément - si le côté "Chinois" ne m'avait pas empêché de comprendre certains aspects du film. Les lumières rallumées il a constaté que Zhao Wei réussit avec So young à aller encore plus loin que ce qu'elle demande aux acteurs, elle fait pleurer ses spectateurs, Français compris. Car la Chine qu'elle montre, même si c'est bien la Chine qui y est peinte, et avec beaucoup de délicatesse et de générosité, intelligence de toutes les caractérisations, excellence du casting, virtuosité de la bande sonore, c'est aussi notre enfance, et l'impondérable de ses promesses.

Il y a un tel respect de la forme dans la part initiatique qu'elle montre en effet tout l'aspect théâtral que peut avoir cet âge, et soudain dans le traitement iconique et sonore il y a d'un coup, comme une césure, une telle modernité que l'on comprend que ce sytle particulier de départ était livré avec le filtre du passé. C'est bien alors d'une accelération indomptable dont il s'agit, sur les bretelles des autoroutes en puzzles, et qui est la vie quand on en oublie les fondations parce qu'on s'est hissé aux étages, loin du feu central (l'architecture est de grande importance dans les trajectoires des personnages), et le film est une réussite totale, une imbrication exacte (comme le dit l'amoureux devenu architecte reconnu : sans droit à l'erreur). Le générique de fin tombe comme le son strident d'un rideau de fer qui protégeait la maison des voleurs de temps, coupant l'accès du jardin, et chaque soir on le fermait en pensant qu'un jour peut-être il faudrait le graisser pour ne pas qu'il couine, mais ce qui arrive, et est d'autant plus frappant qu'on ne l'avait pas prévu, c'est qu'un matin, ouvrant sa maison de nouveau aux odeurs enivrantes des fleurs de printemps que l'on a mémorisées à tel point qu'elles semblent encore nous enivrer et pouvoir nous griffer en un éternel renouveau, il n'y a plus de jardin mais le monde.

Et que l'on n'aille pas s'imaginer qu'il s'agit d'un mélodrame facile où je me suis laissé amadouer, So young est un très grand film, que l'on a hâte de voir sur les écrans français, car, ainsi que les comètes, il ne passait qu'une fois hors de Chine, et c'était hier... mais comme les comètes il reviendra peut-être dans son irradiance, si les distributeurs savent se tourner du bon côté, illuminer notre ciel et ses nuits universelles.

Michel MARX

Bande-annonce :

http://www.youtube.com/watch?feature=player_detailpage&v=rnPZXKVVGsU

Sur le tournage :

http://www.youtube.com/watch?v=8NBquSSpIrk



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