La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : A l'Age d'Ellen de Pia Marais

A l'Age d'Ellen de Pia Marais


Long-métrage allemand . Genre : Drame psychologique, parcours initiatique
Durée : 01h36min - Année de production : 2009
Sortie France : 4 janvier 2012
Titre original : "Im Alter von Ellen"
Réalisé par Pia Marais

Scénario : Horst Markgraf et Pia Marais

Interprètes :
JEANNE BALIBAR (Ellen)
STEFAN STERN (Karl)
GEORG FRIEDRICH (Florian)
JULIA HUMMER (Rebecca)
ALEXANDER SCHEER
EVA LÖBAU
CLARE MORTIMER
IAN ROBERTS
JASNA BAUER
PATRICK BARTSCH

Directeur de la photographie : Hélène Louvart
Monteuse : Mona Brauer
Chef décoratrice : Petra Barchi
Costumière : Gabriella Ausonio

Production : Pandora Film Produktion
Production : WDR/ARTE
Producteur : Christoph Friedel
Productrice : Claudia Steffen
Distributeur France : Films sans Frontières

A l'âge d'Ellen

L'instant de l'instinct

Ellen, époustouflante Jeanne Balibar, filmée avec une intelligence et une générosité, beaucoup d'amour, par une jeune réalisatrice qui trouve la grâce, qui inonde et sourd également de cette grande actrice dans ce film-récit d'une renaissance, est hôtesse de l’air, et traîne une relation amoureuse avec un certain Florian...

Y a-t-il des coupables ? Ellen de par son métier est beaucoup absente, le temps laissé à Florian pour donner plus de racines à sa relation parallèle avec une certaine Anna, et lui faire un enfant... Il se justifiera, maladroitement, c'est peu dire, comme il peut... Le silence d'Ellen, quand elle l'apprend, est un coup de poing dans sa vie, et la voilà lâchant tout, ce qui faisait sa sécurité, vingt ans de bons et loyaux service pour sa compagnie qui la licencie sans autre forme de procès parce qu'elle est descendue de l'avion...

Ellen met les pieds sur terre, une terre chaotique, la nôtre, avec ses marécages et ses moments de bonheur, sa folie, ses dangers, son immensité, sa drogue et ses enfants soldats, et s'envole elle, vraiment, vers sa vie.

Ce film c'est cela, et c'est ce qui le rend magique : Ellen a croisé la marche sauvage et digne d'un félin traqué, visé, touché, perdu sur la piste de décollage parce que celle-ci a été construite sur l'ancienne zone de chasse de ces animaux qui en ont gardé la mémoire interne. Et sa rencontre c'est celle-là, dans la tradition métaphysique des pensées indiennes, qui va faire que tout doit changer, que son animal doit renaître.

Pia filme les animaux comme elle filme les gens, avec l'attention particulière d'une observatrice des circuits intérieurs qu'abritent les âmes. On retiendra aussi le passage fabuleux du petit chat qui fait le gros dos et effraie le gros chien, scène tant de fois vue, vécue, presque liée au monde du dessin animé, et rendue là avec un talent de documentariste et une image d'une beauté éblouissante, d'une émotion pure et poignante.

Ce film c'est cela, c'est l'instinct, et l'instant de l'instinct. Nous portons tous un fauve en nous qui ne demande qu'à surgir, et, dans nos sociétés ficelées, ne surgit pas souvent, ou de façon déviée, violente, inaboutie. Ici, c'est dans une recherche vraie, périlleuse, que se lance le personnage, et la construction narrative n'hésite pas à pratiquer l'ellipse pour nous faire ressentir les paliers vertigineux que franchit Ellen, comme un meurtre de l'ancienne Ellen, une mise à mal, un don profond de soi par le miracle de l'incompréhensible qu'est l'autre, jusque dans son langage.

Livrée à elle-même, ayant perdu ses affaires, sans ressource et ne conservant que quelques fils avec le passé, principalement ce costume d'hôtesse qu'elle traîne longtemps avant d'arborer une robe d'une blancheur qui jure avec la noirceur des mondes qu'elle rencontre - vierge en enfer ou simple femme, la plus belle de toutes lui dit Karl, un homme qu'elle épouse dans une drôle de cérémonie quasiment surréaliste - Ellen donc fraie avec un groupe de jeunes altermondialistes en guerre ouverte contre l’industrie agroalimentaire qui lui donnent un semblant de famille, et au moins un lit… et ce saut la ménera au Mozambique, dans un autre combat, au milieu d'autres êtres, au coeur du monde.

Du titre à l'image finale, A l'Age d'Ellen nous bouleverse et nous rencontre parce que le coupable c'est nous parmi les autres - à la recherche de grain et de notre place comme les poules soudain libérées qui tournent en rond, en diagonale, en vrac, ensemble, traçant des lignes sur le gravier d'un infini - et cette oeuvre nous invite à le voir, le traque, le dessine, le peint. On ne peut en dire plus, il faut se laisser porter par ces 1h36 inoubliables, par cette liberté très rare chez les cinéastes d'aujourd'hui, par cette fulgurance dans l'acte de raconter par un film, de montrer, d'explorer, de ne pas se compromettre dans du pseudo-intellectualisme ou de la psychologie à la française, et Pia Marais est tout sauf cela, elle suit les corps faire, les tentatives d'exister qui se plient et surgissent, elle troue et remplit l'écran de cette renaissance de la bête.

Michel MARX

 


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