La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : Au-delà de Clint Eastwood

Au-delà de Clint Eastwood


Titre original : Hereafter
Long-métrage américain . Genre : Drame , Fantastique , Thriller
Durée : 02h08min Année de production : 2010
Distributeur : Warner Bros. France

Date de sortie cinéma : 19 janvier 2011

Réalisé par Clint Eastwood
Scénario : Peter Morgan
Interprètes :
Matt Damon : George Lonegan
Cécile de France : Marie Lelay
Thierry Neuvic : Didier
George McLaren : Marcus / Jason
Frankie McLaren : Marcus / Jason
Bryce Dallas Howard : Melanie
Cyndi Mayo Davis : L’employée de l’hôtel
Lisa Griffiths : Propriétaire du stand
Jessica Griffiths : La petite fille de l'île
Ferguson Reid :Sauveteur
Steve Schirripa : Carlo, le professeur de cuisine
...

Equipe technique
Directeur de la photographie : Tom Stern
Monteur : Joel Cox
Directeur artistique : Tom Brown
Directrice du casting : Fiona Weir
Décoratrice : Lisa Chugg
Costumière : Deborah Hopper
Cascadeur : Andy Smart
Concepteur de production : James J. Murakami
Chef Cascadeur : Rob Inch
Chef décorateur : James J. Murakami
Superviseur des effets spéciaux : Michael Owens
Directeur de production : Tim Moore
Maquilleur : Paul Engelen
Coiffeur Colin : Jamison
Chef éclairagiste : Ross Dunkerley
Superviseur musical : Ashley Irwin
Monteur son : Alan Robert Murray
Ingénieur du son : Walt Martin
...

Exportation/Distribution internationale : Warner Bros Pictures
Effets visuels : Scanline VFX Los Angeles
Production : Amblin Entertainment - Malpaso Productions - The Kennedy/Marshall Company
Distributeur France : Warner Bros. France

Au-delà

En France, pays où existe ce que l'on appelle la liberté de la presse, il faudra qu'un jour l'on m'explique pourquoi les critiques disent tous la même chose, surtout quand il s'agit de persifler sur les oeuvres des cinéastes. Car ce nouvel opus du grand Clint, 81 ans cette année, n'est pas du tout en-dessous des pécédents, la partie française n'est pas du tout mal dirigée, le thème n'est pas du tout galvaudé... Non, même s'il y a du Babel de Inárritu, et tant mieux, et, je ne l'ai lu nulle part et pourtant, du Ladybird de Ken Loach, et tant mieux également, Au-delà est un film magique, émouvant, rare, totalement maîtrisé, d'une sublime intelligence et modestie, et il faudra peut-être quelques vies, et morts, à certains pour le comprendre, et comprendre aussi sa place dans la carrière de ce surdoué du 7ème art.

Car au-delà de la mort c'est du don que nous parle encore Eastwood, le don d'une main tendue à une petite fille qui vend ses bijoux un dollar (fameux dollar symbolique, car la question de l'argent est aussi au coeur du propos); main tendue aux enfants d'un autre qui ne prend pas la peine de descendre de sa chambre d'hôtel de luxe thailandais leur acheter un cadeau, geste qui aurait tout changé; voix tendue d'un frère qui entend son jumeau mourir au téléphone à Londres; main fragile de parents adoptifs dépassés par un cas de silence qu'ils n'avaient pas eu à affronter dans leur trajectoire de réparateurs; main tendue d'enfants à leur mère toxicomane, qui la couvrent en vain; mains qui apprennent à faire la cuisine pour tenter de la faire à quatre mains; main tendue d'un petit garçon à un homme américain que son don de médium, le don cette fois au sens de la capacité, ici à remonter le temps et à communiquer avec les absents en touchant les mains de ceux qui restent (absents qui sont en nous, qui sont nous, nous dit la morale finale, Eastwood signant encore une fable métaphysique de haute volée, excusez-le du peu), a isolé du monde.

Si beaux moments des repas de George Lonegan en solitaire, une bouteille de bière pour compagnie, une assiette projetée nerveusement dans l'évier parce que manger seul fâche forcément même quand on sait pourquoi l'on a fait ce choix - et qui n'ose pas dire son amour alors qu'il l'emplit avec une évidence que détecte l'autre petit surdoué du film qui porte la casquette d'un double qui lui transmet que ce que lui se doit d'apprendre désormais, c'est à être seul.

Solitude de tous les personnages du film, qui venant à San Francisco après s'être fait larguée à la veille de son mariage sans en être tout à fait remise, qui se voyant voler son poste de meneuse d'émission télévisée et sa place d'amoureuse, qui refusant de se plier aux désirs cupides d'un frère peu scrupuleux, personnages qui pourraient voir ce qui va leur arriver (parce que nous sommes tous mediums) mais mettent chaque fois le temps qu'il faut pour être à demi engloutis, parce que les tsunamis (Eastwood compose ici une partition en mode tsunami) ont cela de notable qu'ils se déclenchent plus vite que les raisonnements ou attentes, et que le temps de la sidération passée, la tasse est bue. Remonteront-ils ? voici la question qui tient le public en haleine, dès les premières images, du recouvrement par les eaux, du drame absolu, de la mort.

L'histoire : Marie Lelay (Cécile de France)- Marie, nom ô combien symbolique de la mère, Lelay nom doublement signifiant, de la mère nourricière, et donc du don de soi - travaille pour la télévision française et, après avoir été faire un tour « de l’autre côté », ce dont elle voudra porter témoignage, encore un combat en solitaire, survit au tsunami. George (Matt Damon) est donc médium et vit à San Francisco, si seul. Son « don » est plus une malédiction qu’autre chose. A George de rejeter ou pas ceux et celles qui, insistant, souhaitent entrer en contact avec des proches disparus quand lui a "plié boutique" et embrassé le métier d'ouvrier d'usine pour se fondre dans la masse (en double inversé de Clint Eastwood quand on connaît sa vie). Et puis, il y a le petit Marcus à la volonté d'acier, anéanti par la mort de son frère jumeau… dont le regard porte aussi tout le film. Car c'est un film sur le manque, sur le manque écrasant de l'autre auquel on implore de ne pas couper le contact, et sur la présence des fantômes, des pères abusifs qui laissent leur trace - rendant perceptible aux plus fins le drame contenu qui gâche le présent -, des maladies destructrices, des mensonges éhontés, et des culpabilités. C'est un film sur une femme qui pleure au bas d'un escalier parce qu'elle a demandé à celui qui voit de lui raconter ce qu'il captait quand il l'avait prévenue qu'ils y perdraient toute chance d'établir entre eux un rapport "normal". C'est un film sur les deuxièmes chances, sur l'étouffement et la remontée difficile, sur la croyance aussi, sur les charlatans qui discréditent les vrais voyants (réflexion sur le thème même du film et sorte de pré-defense contre ses détracteurs), sur internet et son rôle prégnant dans nos sociétés en perpétuelle interrogation, perpétuelle recherche, perpétuelle mise en solitude, en recherche perpétuelle de connection.

Bien plus que de nous démontrer, ce que l'on pourrait croire à première vue, que les êtres que l'on aime, présents, ou absents nous gelant alors dans le deuil inexplicable que l'on pourrait appeler "l'au-delà", sont remplaçables, cette histoire pleine du silence palpable de la maturité artistique représentant les fondements de l'existence, cette histoire nous montre que les êtres existent à partir du moment où naît le lien - formant alors avec nous une seule et unique cellule - et tant qu'ils sont en nous.

Clint Eastwood continue d'être un génial humaniste et ne renie toujours pas le mélodrame, car ici encore le guide au visage masqué n'est autre que l'amour, l'image finale affirmant que le tissu du film est bien le rêve de deux mains, le rêve d'un demain, l'accès à une paix relative dans les labyrinthes destinaux et violents de nos villes.

Michel Marx


AU-DELÀ : BANDE-ANNONCE

Accueil | Copyright | Contact | ©2011 Michel MARX