La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : Batalla en el cielo de Carlos Reygadas

Batalla en el cielo de Carlos Reygadas

(Mexique - sortie France 26 octobre 2005 - 1h28)

Avec Marcos Hernández (Marcos), Anapola Mushkadiz (Ana), Bertha Ruiz (L'épouse de Marco), David Bornstien (David), Rosalinda Ramirez (Vicky), Juan Soria (l'Inspecteur de police), Diego Martinez Vignatti (le footballeur)
Scénario : Carlos Reygadas
Directeur de la photographie : Diego Martinez Vignatti
Ingénieur du son : Gilles Laurent
Costumière : Elsa Ruiz Pirinoli
Chef monteur : Adoración G. Elipe, Nicolas Schmerkin, Benjamin Mirguet
Mixage : Thomas Gauder
Producteurs: Carlos Reygadas et Philippe Bober

Batalla en el cielo

Elle est belle et riche, adolescente, fille de général. Elle s'appelle Ana. Ils sont pauvres, presque vieux, gros, terriblement gros, et laids. Lui s'appelle Marcos, garde la forteresse du général, et, elle, son épouse, dont on ne saura pas le nom - anonymat des humbles - vend des gâteaux au sucre rose et des réveils matin qui n'en finissent pas de sonner dans le couloir du métro. Mais la vie n'est pas douce et l'éveil puera la mort. Car on est au XXIème siècle à Mexico, et comme dans toute les capitales du monde, et encore davantage, c'est la violence qui gagne sur tout, sur l'espoir d'un meilleur l'endemain et sur l'amour aussi. Parce que Batalla en el cielo est un grand film d'amour, immoral sûrement mais d'une fulgurance inouie, qui vous plaque au mur de la réalité distordue de la souffrance des personnages qui ont commis l'irréparable et vont devoir payer leur faute : un kidnapping d'enfant qui a mal tourné. Et quand on sait que l'enfant est celui d'une amie du couple, on saisit à quel point le drame est en circuit fermé, nous nouant la gorge dans une partie de campagne sertie par le mensonge, avant d'éclater au grand jour de l'universel, dans une ville soudain gigantesque et furieuse, magistralement filmée. Ana, qui a sans doute toujours aimé cet homme qui suit les soldats de la levée du drapeau comme une ombre, ce qui fait l'ouverture vertigineuse de cette histoire, cet homme dont la stature de colosse hante jusqu'à ses plus lointains souvenirs l'ombre du père de la jeune fille, un père dont on entendra une seule fois la voix, voix de fausset, voix du pouvoir. Ana, magnifique, qui se salit en belle de jour à la nudité si mobile, si furieusement jeune et déjà totalement perdue dans sa double identité. Marcos, dont la torpeur se communique par tous les grains de l'image et monte jusqu'à sa marche à genoux, dans la procession qui dit tout de l'aveuglement des sociétés qui n'ont que la croyance extrémiste pour exutoire. Aimer l'impossible, n'être que sexe et immobilité poétisée par un panoramique à 360°, perdre ses lunettes, être seul face à la perte irréversible de sa vie, suivi par une police qui a le visage trouble de la pire fange, tel est le programme totalement maîtrisé par un réalisateur de toutes les provocations, éthiques et esthétiques, qui ose prendre le risque du silence et du temps étiré, le risque des organes génitaux qui semblent chercher à hurler pour dire que la société condamne ce qu'elle fabrique; à délivrer le si difficile message de la passion barrée dans un monde qui recueille ce qu'il a semé comme des petits caillots de sang qui se répandent au fil aiguisé de l'amertume, recouvrant le sol de la couleur du fruit gâté. Un film à ne pas éviter, pour savoir ce que signifie, aujourd'hui, être cinéaste.

Michel MARX

 

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