La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : Broken flowers de Jim Jarmusch

Broken flowers de Jim Jarmusch

avec Bill Murray, Jeffrey Wright, Sharon Stone, Frances Conroy, Jessica Lange,
Tilda Swinton, Julie Delpy, Alexis Dziena

sortie en France: 07 septembre 2005

Broken flowersGrand prix du Festival de Cannes 2005, le dernier film de Jim Jarmusch, dédié à Jean Eustache, raconte l'histoire de Don Johnston qui n'a pas de Don Juan que le prénom, malgré un éternel survêtement qui marque bien l'abandon dans lequel il a sombré après des frasques que l'on peut deviner à son air de cocker revenu de tout, et qui se fait larguer sans droit de réponse par sa compagne Sherry. Celle-ci est jouée par la toujours émouvante Julie Delpy, qui ricane devant une enveloppe rose trouvée dans le courrier, enveloppe qui va peut-être changer la vie de ce héros presque rangé des voitures. Le mot anonyme qu'elle contient le dote d'une paternité qu'il ignorait. Son fils aurait 19 ans, reste à déterminer qui est la mère. Son voisin éthiopien, Winston, aussi Noir, jeune et entreprenant, avec sa famille nombreuse et ses multiples emplois, que Don, dont le rôle est tenu par un Bill Murray plus muré que jamais, est Blanc, solitaire et lymphatique, joue les détectives, une loupe à la main, cherchant des indices sur le papier rose et l'encre rouge. Don Johnston, retraité de cinquante ans, a fait fortune dans l'informatique mais est passé, on le comprend vite, à côté de la réussite familiale, parce que l'on ne peut pas tout faire. "Les ordinateurs et les filles" comme il dit, ont croqué son énergie. A travers la rencontre des quatre femmes qui vingt ans plus tôt auraient pu être la mère du jeune homme dont il ne sait rien, notre héros va nous montrer ce qu'est devenue l'Amérique : entre celle qui ordonne les armoires des autres mais est toujours prête à redémarrer une histoire pour remplir les siennes, flanquée d'une Lolita qui lui raflerait bien ses amants, celle qui traîne un mari boy-scout qui l'a transformée en gondole poudrée, celle qui parlait aux chats protégée par une secrétaire au jeu de jambes des plus ambigus, et celle qui n'y croyait plus surprotégée par deux Hell's Angels aux cerveaux vides, le temps de quelques bouquets de roses offerts, dont l'un finit sur la tombe d'une maîtresse regrettée peut-être, dans un cimetière qui nous rappelle la première scène de L'Homme qui aimait les femmes de François Truffaut, Jarmusch nous prend toujours par les mêmes côtés, un esprit malin, tendance et faussement détaché. Don agit pour entrer dans le jeu de Winston, et parce que s'étendre sur un canapé, tout confortable soit-il, le plus grand mouvement imaginable étant de vous réveiller dans le sens opposé à celui dans lequel vous vous étiez assoupi, vaut bien quelques voyages et quelques claques, voire un bon coup de poing. Car les anciennes conquêtes sont toutes secondées par ce dont le destin les a embarrassées. Pas moyen d'en trouver une aussi stoïquement seule que lui, si ce n'est la morte, et encore, elle semble bien entourée. Comme lui est vivant, Don courra après l'illusion de ce fils, jusqu'à ce qu'un jeune SDF le traite de vieux cinglé. Le rythme est si lent, même dans la distribution de la parole, dès l'ouverture du film, que l'on a l'impression que Jim Jarmusch tire une guimauve, comme les vendeurs sur les promenades des stations balnéaires. Les couleurs sont jolies mais l'étirage endort et les vacanciers se prélassent sur le sable chaud, avec leurs souvenirs. Des souvenirs communicatifs qui dans le film ont l'avantage d'être aussi réalistes que ceux de tout spectateur, tissés dans le réel et ne reculant cependant devant aucune licence spatio-temporelle. Les corps et les sourires s'y mélangent, les angoisses aussi. Vieillir c'est glisser sa vie dans une poche et mettre son mouchoir par-dessus, et les voisins ont beau titiller les démons, ils ne renaissent pas de leurs cendres, même à l'encre rouge. Nous restent quelques froncements de sourcils, des moments drôles et un ensemble désabusé sur une société pathétique où les Lolita éternelles vous font des signes derrière des vitres imprenables quand quelques instants plus tôt, nues et disponibles, elles vous laissaient entendre qu'il ne tenait qu'à vous de vous croire encore jeune.

Michel MARX

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