La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : Caché de Michael Haneke

Caché de Michael Haneke

avec Daniel Auteuil, Juliette Binoche, Maurice Bénichou, Walid Afkir, Annie Girardot, Nathalie Richard, Denis Podalydès...

cachéGeorges (Daniel Auteuil), journaliste littéraire bien assis et médiatisé, vit avec Anne (Juliette Binoche), la bonne quarantaine parisienne et bourgeoise, loin de toute inquiétude. A peine le temps de les connaître que nous les voyons basculer dans une affaire qui les dépasse, surtout Anne: une main inconnue dépose chaque jour au courrier ou directement devant leur porte, une cassette vidéo montrant les allées et venues de Georges ainsi qu'un dessin d'enfant, toujours énigmatique et taché de rouge. Surtout Anne, car Georges semble se douter d'où cela vient, d'où cela naît. Cela naît d'un passé refoulé ramené peu à peu par des flash-back (pas toujours adroits pour un tel cinéaste), et par l'enquête suivie par Georges en secret - ce que lui reprochera Anne, de plus en plus "hystérisée" par la situation (une Juliette Binoche pas franchement à son avantage, filmée de manière à souligner son angoisse, assistante d'édition toujours vêtue de noire et vociférante et sur laquelle l'intrigue fait peser, secret de plus, le doute de l'adultère). Là où le public commence à comprendre qu'il s'agit d'un film politique - la France coupable de ses méfaits contre les Arabes dans les années 60 (des émissions de télévision plus ou moins discrètement égrénées replacent dans l'actualité un conflit étouffé) - Haneke se met à traiter deux sujets : un monde actuel et ses terreurs (un "Black" qui a pris en vélo une rue en sens interdit toise Georges qui reste aussi impuissant que le commissariat auquel il tourne le dos et d'où personne ne sort), et la recherche personnelle d'un homme qui a gâché la vie d'un autre et doit désormais y faire face. Cet autre homme, c'est Majid, joué efficacement par un Maurice Bénichou toujours lunaire dont tout nous dit, un peu trop précisément, qu'il est pauvre (un HLM de banlieue devant lequel les jeunes "font le mur" en face d'une épicerie-buvette blafarde et vide dont on ne voit pas le patron, une porte d'appartement avec un numéro anonyme, de l'eau de source sur la table en formica alors que chez Anne et Georges c'est design et "minérale")... Majid que Georges n'aura de cesse d'aller revoir, à la manière d'un Monsieur Klein contemporain, même si Auteuil ne collectionne pas les tableaux et que Bénichou n'a pas de berger allemand, jusqu'au drame. Haneke n'aime pas les figurants ou pense que le vide parle davantage que le plein. Heneke veut démontrer mais estime que nous n'avons pas besoin de tout comprendre (comme nous nous étions tous interrogés sur la clé du Mulholland Drive de David Lynch, nous ne saurons pas qui envoyait les cassettes et les dessins dans Caché). Heneke sait que l'ambiguïté est le meilleur moyen de ne pas risquer le point de vue, mais en cela il nous gêne, car que veut-il dire exactement en touchant au soufre avec les outils du mélodrame ?
Reste que l'appartition de Denis Podalydès nous fait rire et nous fait peur - comme le film; que celle d'Annie Girardot, avec son regard perçant de mère, nous émeut pour tout ce qu'elle représente du cinéma français, et nous fait peur, pour toute la lâcheté du personnage qui a mis un voile sur le passé; que la découverte d'un jeune acteur, Walid Afkir, fils de Majid, nous impressionne de par sa retenue sensible qui transcende l'histoire et propose une digne réconciliation à travers la deuxième génération, celle d'enfants qui n'avaient rien demandé à leurs parents. Walid Afkir, un bon acteur bien dirigé, et qui semble muni de telles réserves que son avenir prometteur irradie l'image lorsqu'il fait face à la statue de sel de Georges qui porte alors tous les résidus de la misérable attitude du peuple français dans l'Histoire.
On sort donc perplexe de la salle, troublé par ces apparitions mais déçu par l'éthique du réalisateur qui, jouant au jeu de piste, garde des informations dans sa poche. Et l'on se dit que si le réalisateur ne rompt pas assez avec les courriers anonymes - même s'il finit par trancher dans le vif - c'est peut-être par conventionnalisme et esthétisme. N'est pas Losey qui veut.

Michel MARX

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