La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : Chemin du ciel - Himmelweg - de Juan Mayorga

Chemin du ciel (Himmelweg) de Juan Mayorga

Pièce de théâtre
Lieu : Théâtre de la Tempête - Paris
Dates : du 09 Novembre 2007 au 16 Décembre 2007

De Juan Mayorga
Mise en scène de Jorge Lavelli
Texte français : Yves Lebeau
Avec Alain Mottet, Garlan Le Martelot, Florent Arnoult, Sophie Neveu, Philippe Canales, Charlotte Corman, Pierre-Alain Chapuis et Dominique Boissel.
Collaboration artistique : Dominique Poulange
Collaboration scénographique : Pace
Costumes : Fabienne Varoutsikos
Collaboration lumières : Gérard Monin
Bande son : Jean-Marie Bourdat

Chemin du ciel

Un chant qui s'élève en clôture
La forteresse de Terezin (Theresienstadt) fut édifiée au XVIIIème siècle afin de défendre les voies d’accès et d’empêcher les troupes ennemies d’entrer à l’intérieur du pays. Dès le début du XIXème siècle, elle servit de prison non seulement pour les prisonniers de guerre, mais aussi pour les détenus politiques ou les opposants au régime des Habsbourg. En juin 1940, elle fut transformée en prison de la Gestapo de Prague. La plupart des prisonniers étaient soit des opposants au régime, soit des résistants, soit des juifs. Au second semestre 42, devant l’afflux massif des juifs, la population de la ville fut évacuée de force afin d’agrandir le ghetto qui devint un mouroir. De la naissance du ghetto, jusqu’au 20 avril 1945, près de 140 000 personnes passèrent à Terezin. 87 000 d’entre elles furent déportées principalement vers les chambres à gaz de d’Auschwitz-Birkenau. Moins de 4000 survécurent. Chemin du ciel nous emmène donc en Allemagne, pendant et après la Deuxième Guerre mondiale, dans ce lieu de transit, de décimation et de propagande. Il nous conte cette si réelle mystification qui réussit à duper (à demi, et toute la pièce est basée sur cette notion de demi-conscience) un inspecteur de la Croix-Rouge (si juste Alain Mottet), lors de sa visite-inspection du ghetto, en lui présentant l’image fausse d’un « territoire peuplé de juifs et relevant de l’administration juive ». Parce que l'Allemagne, dit le commandant du camp (époustouflant Pierre-Alain Chapuis), fait partie de l'Europe, l'Europe de la culture, de Spinoza, de Shakespeare (retiendrait-il plus facilement les noms commençant par S ?), et l'on comprendra, plus tard, ajoute-t-il, qu'il ne s'agissait que d'une guerre civile, dont toute l'Europe est sortie vainqueur. Seulement, petit problème de conscience encore, s'il a reçu des ordres de Berlin pour que le ghetto soit assez embelli et accueillant pour duper l'inspecteur, dont il ne sait ni qui il sera, ni quand il viendra, ce commandant qui va dans cette composition trouver le véhicule de sa folie latente (on pense au film "Le fou de guerre" de Dino Risi, avec le regretté Coluche qui cette fois-là, ne nous faisait pas que rire, comme ici, bien au contraire, même si l'on rit parfois, sur la corde raide de cet humour pourtant tenté, et atteint) ne comprend pas tout à fait la psychologie de cet étrange peuple juif. Alors il lui faut un traducteur, et c'est le pauvre boiteux Gottfried (inoubliable Dominique Boissel) qui va en faire office. Et la consigne est claire, claquante, imparable : il faut cent acteurs (c'est aussi avec cent livres que vit ce commandant, expert en sélection au compte rond, et qui nous rappelle aussi le Rudolf Lang (Rudolf Höss, directeur du camp d'Auschwitz) de "La mort est mon métier" de Robert Merle, dont Merle disait : "Tout ce que Rudolf fit, il le fit non par méchanceté, mais au nom de l'impératif catégorique."), cent donc, pas un acteur de plus - "L'art trop complexe n'est pas perçu" clame le commandant en citant Aristote pour lequel, dans la matière, l’essence n’existe qu’en puissance et ne parvient à la réalité que par la forme - et tant pis pour les autres que Gottfried, lui-même demi-conscient (ou tout à fait, c'est selon), aurait bien inclus dans le stratagème pour leur permettre de survivre (mais pour combien de temps?) ! Et ceux qui ne voudront pas jouer, qui l'enfant à la toupie, qui la petite fille au baigneur (symbolique Charlotte Corman dont le chant s'élève en clôture), qui le couple d'amoureux qui se querelle, assis sur un banc, par un après-midi ensoleillé, devra se souvenir, dit encore le commandant sarcastique, que tant que l'on joue, on ne se trouve pas dans les trains qui viennent, à l'aube de chaque jour, à six heures exactement, se figer devant l'horloge arrêtée, et dont les passagers, ombres de l'éternel dernier matin, remontent la rampe de ciment qui relie directement la gare d’arrivée à ce que l'on appelait l’infirmerie : « Le chemin du Ciel », Himmelweg, sans savoir encore, dit-on, où ils allaient exactement... Et le commandant, après la guerre, martelant à genoux le sol, quand il ne reste rien des constructions, rien de la fumée, que l'herbe a repoussé comme dans Nuit et Brouillard d’Alain Resnais (1955), et que les fantômes sont pour lui les pas qui sont toujours là, ces sacrés pas, ces pas sacrés qui se sont tus. La pièce s'ouvre sur les paroles de l'inspecteur de la Croix-Rouge qui raconte son engagement, toujours au service des autres : " - C'est à l'instant où je redescends de la rampe que je pose ma main sur la porte du hangar... et je me souviens encore, à ce contact, du froid qui me prend les doigts...". Il aurait suffit alors qu'il ouvre la porte... Jorge Lavelli met en scène, avec une dignité admirable, ces portes qu'il aurait suffi d'ouvrir et qui dans la pièce ne cessent de claquer avant l'arrivée de l'inspecteur, durant ces terribles répétitions auxquelles nous assistons, plombés pourrait-on dire si on l'osait. Et le commandant d'avouer, après guerre toujours, qu'il aurait lui aussi voulu qu'à un moment quelqu'un trahisse la supercherie, un instant, un seul. "Et si on refuse de le faire ? dit Gottfried à la voix nue - Quoi ? répond le commandant aux yeux de fou - Si on refuse de sortir du baraquement ... il arrive... il n'y a personne, les rues sont vides... continue Gottfried". Mais elles furent pleines, avant d'être vides à nouveau... et le temps seul parle. Toute la force magistrale du théâtre est là, la question du masque, du jeu, du je, et du théâtre de la vie. « Toute la force du film réside dans le ton adopté par les auteurs : une douceur terrifiante ; on sort de là ravagé, confus et pas très content de soi. » disait en 1975 François Truffaut à propos de Nuit et Brouillard. En 2007, dans cette époque du TGV, où les "usagers" mécontents manifestent parce qu'ils ne peuvent monter dans leur train et où, comme en un curieux écho, les trains se sont arrêtés aussi en Allemagne, il faut prendre sa voiture, son vélo, ses pieds, et se rendre au théâtre de la Tempête, en traversant le bois, pour assister, impuissants mais conscients peut-être, subjugués, à cette pièce de théâtre, à cette tempête écrite par un grand dramaturge espagnol, mise en scène par un grand metteur en scène argentin, avec d'excellents comédiens, immenses, maigres, aux fronts suants, aux voix blanches et pourtant sonnantes, profondes, hurlant dans la nuit le témoignage d'autres trains, d'autres temps bien sûr..., quand le chemin du ciel était une rampe.

Michel MARX

Du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 16h30 - Théâtre de la Tempête, Cartoucherie, route du champ de manoeuvre, 75012 Paris - Renseignements : 01.43.28.36.36

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