La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : CONTE D'ÉTÉ de ÉRIC ROHMER

Conte d'été de Éric Rohmer


(date de sortie 5 juin 1996, 1h53)

Avec Melvil Poupaud, Amanda Langlet, Gwenaëlle Simon

Conte d'été est un film captivant sur l'incertitude. Rohmer installe sur la plage de Dinard une situation qui appartient à la tradition théâtrale et littéraire universelle. Tel Pâris sommé de choisir entre les trois déesses, un jeune homme est  confronté à trois possibles amours, et confronté surtout à des choix Conte d'étépossibles de vie, à des chemins ouverts à la sortie de l'adolescence. Cette sortie se fait assez tard, c'est vrai, et Rohmer montre les jeunes de 1996 encore incertains à vingt-deux ou vingt-trois ans, et traînant non sans plaisir leurs doutes, leurs atermoiements, quand d'autres, vingt ans plus tôt, prétendaient "vivre vite" et coucher avec qui bon leur semblait. C'est cette "différence d'âge" qui situe Conte d'été dans son époque. Mais on sait que Rohmer a affirmé qu'il se souvenait dans ce film d'expériences personnelles, lui qui eut vingt ans en 1940. Et il ne serait pas difficile de penser à d'autres incertains. Sans remonter jusqu'à Pâris, on pourrait les trouver chez Benjamin Constant ou Flaubert. Peu importe, il ne s'agit pas là de références, car Rohmer est profondément original. On pourrait tout juste penser à comparer l'itinéraire du guitariste interprété avec beaucoup de finesse par Melvil Poupaud à ceux d'Adolphe ou de Frédéric Moreau. L'intérêt de Conte d'été n'a pourtant rien de littéraire (c'est du cinéma!) et n'est pas uniquement d'ordre psychologique. Car le film pose sans cesse la question du personnage. Godard prétendait, un rien provocateur, qu'il n'y a pas de personnage au cinéma. Rohmer, son contemporain de la Nouvelle Vague, semble répondre: "puisqu'il n'y a pas de personnage, alors partons à sa recherche". Et il bâtit cette figure de séducteur problématique en détruisant au fur et à mesure du film les hypothèses sur lesquelles le spectateur avait cru pouvoir s'arrêter. Conte d'été est aussi un film burlesque et il est très drôle de voir les demoiselles qui entourent le guitariste "baladées" elles aussi, comme le spectateur. Le protagoniste du film ne saurait sans doute pas lui-même dire qui il est. Quoi de plus touchant qu'un personnage de fiction qui s'ignore?  Une fois de plus, ceux qui croient pouvoir ramener l'oeuvre de Rohmer à d'aimables bulles d'air feraient bien d'aller regarder de plus près Conte d'été, son impeccable construction, et sa joyeuse destruction.


René MARX (article publié en 1996 dans Fenêtres sur Cours)

 




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