La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : De particulier à particulier de Brice Cauvin

De particulier à particulier de Brice Cauvin

(Film français - Comédie dramatique - Date de sortie : 19 Avril 2006 - Année de production : 2006 - Durée : 1h 34min)

Avec Laurent Lucas (Philippe), Hélène Fillières (Marion), Anouk Aimée (Nelly), Julie Gayet (Sophie), Sabine Haudepin (Mme Fargeon), Anthony Roth Costanzo (Simon), Catherine Corsini (la réalisatrice doublage), Mireille Roussel (la baby-sitter), Jérôme Beaujour (le médecin), Charlotte Clamens (Catherine), Evelyne Istria (la mère de Marion)

Scénario : Brice Cauvin, Jérôme Beaujour, Pierre Schöller
Compositeur : Philippe Miller
Directeur de la photographie : Marc Tévanian
Son : Pierre Tucat, Benjamin Viau
Monteuse : Agathe Cauvin
Chef décorateur : Philippe Van Herwijnen
Costumes : Eleonore Dominguez
Producteur délégué : Marc Irmer
Production : 1001 Productions, France
Distribution : Pierre Grise Distribution, France

De particulier à particulierIl y a des films, comme il y a des livres, dont on sort grandi. Et si je dis des livres, c'est parce qu'il y a dans ce premier film de Brice Cauvin une texture qui est à la fois d'une épaisseur dramatique et d'une fluidité de traitement si époustouflants, que nous pensons, en le découvrant, à ces ouvrages qui nous avaient tant émus que nous les avions immédiatement prêtés pour que notre engouement se communique à nos amis et ne se rate pas. Car c'est en effet le sentiment qui monte en nous après cette 1h34 de bonheur : l'envie de convoquer tous nos proches et tous ceux que l'on croise ou que l'on ne croisera pas - le monde est si large comme l'est l'image envahissante, poétique et giflante (pour ne pas dire magnifique) de ce grand moment - pour qu'ils aillent se rafraîchir enfin d'un paysage cinématographique si morose que c'était à se demander ce qui ne tournait plus rond dans le royaume du 7ème art. Et puis ce film arrive, véritable petit bijou qui semble presque échapper à la rationalité (toute relative) authentique et lunaire de ce jeune réalisateur (au charme si particulier) qui, dans cette salle du Méliès de Montreuil, où j'hésitais à entrer, appréhendant de retrouver un de ces si nombreux films contemporains bobos destinés aux bobos - avec la crainte je l'avoue de voir un Laurent Lucas commençant à faire du Laurent Lucas - que... que quoi d'ailleurs ? Comme le film, comme Brice Cauvin qui répond au public, l'interrogeant sur le sens du titre, qu'il aurait aimé - comme cela se fait en peinture - ne pas donner de titre à son long-métrage pour ne pas le charger d'une étiquette au risque de le réduire - ce qui n'a pas été possible pour les raisons que l'on comprend (imaginez la réaction des distributeurs!) - comme le récit de Brice Cauvin donc, si habité et si fou, si tendre, les phrases de cette critique ont envie de se perdre dans la vastitude des possibles, comme si la liberté forgée d'impasses initiatrices et des trous noirs des projections fantasmatiques d'un architecte qui - pour dire quelques mots de l'histoire - a peut-être tout simplement du mal à assumer d'un seul coup sa proche paternité - et sa compagne de se perdre aussi dans un sur-amour pour les deux enfants qu'ils ont déjà - comme si cette leçon de bravoure (parce que les personnages traversent si l'on peut dire leurs fantômes) était d'un langage contagieux. Langage cinématographique d'une incontournable irradiance (le mot ne semble pas exister), d'une beauté réelle dont les contours nous rappellent avec délice la portée métaphysique de "Nocturne Indien" d'Alain Corneau adapté du livre éponyme d'Antonio Tabucchi (quand je vous parlais de force littéraire...). "De particulier à particulier" ne raconte donc pas seulement - même si c'est le levier du récit - les affres de parisiens hésitant entre louer et acheter - entendant sans les écouter les conseils aux accents lénifiants d'un couple d'amis - quels amis ! : un collègue de Marion (Marion et lui gagnent leur vie en doublant les voix de séries américaines - bravo au scénario de ne rien lancer au hasard - métaphore subtile de la crise identitaire d'une sous-culture sur-mondialisée) et Sophie, psychanalyste et pédo-psychiatre qui, croit-on un moment, pourrait aider Marion qui dérive et cependant n'en fera rien, lâche médecine qui, derrière des appellations ronflantes, laisse tomber les copains... "De particulier à particulier" met en place cette famille parisienne (magique Anouk Aimée qui représente la mère (de Philippe) dans tout ce qu'elle transmet de refoulement, "Nous ne sommes pas Juifs" dit-elle à son fils qui se retourne sur tous les porteurs de kippas et part en vrille quand elle l'apostrophe, et le castre...) qui pourrait sombrer dans la banalité et le mensonge et qui, par une rencontre qui en ouvre d'autres, série de signes répondant aux angoisses si actuelles qu'à travers elle Brice Cauvin nous offre (il y a, c'est criant, une notion d'offrande dans ce long-métrage qui interroge la sainteté) un film non seulement généreux mais évidemment politique. Peur du terrorisme, peur en cascade d'avoir un troisième enfant dans un monde où les bombes menacent d'exploser à tous les carrefours, peur devant le non-sens du travail (comme le déclare Simon le sourire aux lèvres - lumineux Anthony Roth Costanzo que Brice Cauvin avait remarqué dans "La Fille d'un soldat ne pleure jamais" de James Ivory et qu'il a fait venir d'Amérique pour lui donner un rôle plein de religion et de fougue, de liberté encore, d'ouverture simplement humaine par la transcendance heureuse où même l'hystérie a des airs de franche camaraderie - "Construire des "Points Soleil" c'est à la fois génial et nul"... et ne reparlons pas du métier schizoïde de Marion...); peur peut-être aussi d'être limitativement hétérosexuel (car en finesse ce film aborde également la grande question de la sexualité et de la perte des rôles). Et, pour en finir, comme le disait aussi Brice Cauvin lors du débat enthousiaste qui a suivi cette projection - à noter aussi qu'il est rare que les débats prennent cette tournure intelligente et vivace où les mains se lèvent sans cesse pour demander la parole donnant ainsi la preuve que le spectateur a été pour une fois sainement gratifié - comme le déclarait donc aussi Brice Cauvin : tout ne s'explique pas, il y a des questions sans réponse, oui c'est sans doute l'histoire d'un homme qui cherche sa femme (et sa féminité) dans les synagogues et la retrouve en Syrie, donnant naissance à leur nouvel enfant comme un signe d'alliance rendue possible par le voyage peut-être seulement intérieur mais qui nous emmène dans un désert de sable, dans un village du bout du monde que même les habitants de Damas croyaient enseveli et que l'équipe du film, émouvante monteuse, scripte époustouflée, musicien reconnaissant - il faut saluer au passage cette partition en effet respectée et mise en valeur par un travail en commun de recompositions successives et bonifiantes - a atteint comme on aboutit au bout de la route à la révélation apaisante où celles qui furent mères savent accompagner dans la joie et la chaleur celle qui le redevient. C'est aussi l'histoire d'un cinéma qui se cherche et nous trouve, avec des comédiens si bien dirigés qu'ils donnent le meilleur d'eux-mêmes - et ce n'était pas facile, l'intrigue, si elle est lumineuse n'en est pas moins, on l'aura compris, complexe, entre réalisme et fantastique halluciné - cadeau si rare je le répète que tous ces mots n'ont qu'un seul but, hormis de rendre le ton insolite et vivant de cette traversée des doutes légitimes de notre univers contemporain : vous prendre par la main et vous emmener dans les salles le 19 avril 2006, jour de la sortie du film, un film dont vous aurez envie de parler parce que vous l'aurez aimé, et que vous serez sorti comme réconcilié, comme recomposé après avoir gambadé dans ce puzzle riche et limpide dont la langue non traduite au final transmet et symbolise cette valeur de chant qui émane a posteriori de tout le propos. Pour l'anecdote - et le monde ne serait-il pas né d'une merveilleuse anecdote ? - le réalisateur passait un jour près d'un square du 12 ème arrondissement de Paris et a aperçu, dans un reflet de soleil, une femme en pyjama jouant dans son salon, en plein après-midi, avec deux enfants qui semblaient à la fois perdus et réchauffés par sa présence décalée de la trépidation de notre capitale de toutes les contradictions, névroses et tremplins additionnés. Interrogé par cette image surgissante, il est retourné plusieurs jours après pour tenter de les retrouver. Ils jouaient encore...

Michel MARX

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