La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : Dogville de Lars Von Trier

Dogville de Lars VON TRIER


(Danemark, Suède, Norvège, France, Italie, 2003- 177')

avec Nicole Kidman, Paul Bettany, Harriett Andersson, Lauren Bacall, Blair Brown, James Caan, Patricia Clarkson, Jeremy Davies, Ben Gazzara,
Chloë Sevigny, Stellan Skarsgård, Jean-Marc Barr, Philip Baker Hall, Siobhan Fallon, Bill Raymond, Shauna Shim et la voix de John Hurt

Scénario: Lars von Trier
Photo: Anthony Dod Mantle
Montage: Molly Marlen Stensgård
Musique: Antonio Vivaldi

DogvilleComme Almodòvar, comme Kitano, comme beaucoup de grands cinéastes d’aujourd’hui, Lars Von Trier a choisi l’ironie. C’est son instrument, son moyen d’expression. Comme eux l’ironie ne l’empêche en aucune façon d’exprimer ses sentiments, son sentimentalisme parfois, ni de proposer une morale, ou au moins une réflexion sur la morale. Mais c’est d’abord la mise à distance, le recul qui le caractérisent. Il s’agit de surplomber son sujet, et Dogville commence bien par un plan en plongée verticale. Ce drôle d’univers reconstitué, ces traces théâtrales sur un plateau nu qui ont fait penser plus d’un critique français au jeu du Cluedo est d’abord filmé d’en haut par un cinéaste qui pulvérise dès l’abord toute tentation réaliste. Ce qui apparaît pourtant pendant les trois heures que dure ce film, c’est que même l’ironie du créateur, sa position de supériorité par rapport à son sujet sont mises en doute, mises à distance. Le personnage du jeune Tom, pendant tout le film, prétend à cette distance, à cette supériorité du démiurge qui manipule ses personnages: il mourra lamentablement, exécuté sordidement par (peut-être) l’un de ses personnages. Cette mise en abyme est d’autant plus surprenante qu’elle n’aboutit jamais à la mise en doute de l’opportunité du film lui-même, de son sens, de sa morale. C’est parce que, mille fois, Lars Von Trier nous dit qu’il n’est pas un cinéaste naïf, qu’il n’est pas un réaliste béat, qu’il obtient l’émotion qu’il obtenait déjà dans Dancer in the Dark. Dans le film avec Björk, la musique, la danse, la brillance de la réalisation créait une toute autre atmosphère que l’austérité beaucoup plus “danoise” de Dogville. Il reste qu’on est remué aussi parce qu’on vient de nous dire pendant trois heures: attention c’est un film, attention c’est du théâtre saisi par une caméra à qui on ne la fait pas, qui cherche de la réalité ira ailleurs. C’est même Lars Von Trier qui tient la caméra, ce qui est très rare parmi les cinéastes d’hier ou d’aujourd’hui. On songe à un film trop peu connu de Louis Malle, Vanya 42ème rue, on songe à Dürrenmatt, on songe au film de mafia qu’annonce probablement le dernier “chapitre” de Dogville. Lars Von Trier a déjà en effet annoncé les deux parties prochaines de la trilogie que commence Dogville. On songe beaucoup et on est forcé de reconnaître, malgré de nombreuses références, qu’on n’a jamais vu ça au cinéma. Morale sans moralisme, ironie sans froideur, formalisme sans sécheresse, ce film est une vraie surprise pour le spectateur, même prévenu par les articles qu’il aura lu ici ou là. Nicole Kidman, dans Dogville, s’appelle Grace comme dans l’étonnant film de Amenabar, Les Autres, comme Grace Kelly qu’elle s’obstine à copier avec un talent fou, comme la grâce que les bons chrétiens de Dogville ont du mal à recevoir. Elle est décidément une actrice extraordinaire, et échappe même souvent à la très grande force de son metteur en scène danois. Ils collaborent l’un avec l’autre tout en étant admirable  chacun pour son propre talent. Ajoutons enfin que le personnage masculin principal s’appelle Thomas Edison et qu’on peut sans doute y voir l’ironie anti américaine d’un Lars Von Trier qui se souvient à quel point Thomas Edison, relisez vos classiques, n’a pas inventé… le cinéma!

 René MARX (article publié en juin 2003 dans Fenêtres sur Cours)
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