La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : Douches froides de Anthony Cordier

Douches Froides

Sortie de Douches froides de Anthony Cordier, avec Johan Libérau, Salomé Stevenin, Aurélien Recoing, Florence Thomassin, Mathilde Steiner, Claire Nebout, Jean-Philippe Écoffey... (sortie le 22 juin 2005)

douches froides

Mickael (Johan Libéreau) a dix-sept ans. Le Bac approche, la misère du chômage guette parce que le père joué par un Jean-Philippe Écoffey qui crie, la lèvre inférieure lâchée dans un sourire narquois qui cherche à transcender le dérisoire, à sa femme déchaînée (Florence Thomassin), qui ne supporte plus de faire des ménages et de boire des chocolats froids pour ne pas dépenser d'électricité, que depuis le temps qu'elle avait prédit la catastrophe elle devrait être satisfaite qu'elle soit advenue, ce père est un échec vivant... Et, en effet, chauffeur de taxi qui lève le coude quotidiennement (dans une scène un peu trop soulignée, son fils le lui reproche), ce père qui n'est pas un modèle mais n'est pas si mauvais que cela, raccompagne la famille avec deux grammes d'alcool dans le sang (et pas trois comme il dira que le prétend la mère) après une fête bien arrosée chez le sponsor cossu qui incarne le démon. Contrôle des gendarmes, retrait du permis pour six mois, licenciement... Alors que reste-t-il à Mickael pour fuir ces réalités : le judo, qu'il pratique avec régularité et déterminisme, surtout quand ce nouveau sponsor condescendant, Louis Steiner (Aurélien Recoing en chaise roulante, personnage auquel on a du mal à croire tout de même) lui met en tête qu'être selectionné pour les prochains championnats dans une catégorie de poids inférieure à la sienne est réalisable, par un régime sévère d'abord, et par des médicaments si la nature ne vient pas à bout des kilos en trop. Courir habillé de trois épaisseurs de vêtements relève d'un sacrifice symbolique dont on comprend bien qu'il étreint Mickael au plus profond de son être. Surtout que le fils de ce Louis Steiner, Clément (Pierre Perrier), est un beau specimen de bourgeois judoka qui intègre l'équipe dans le poids habituel de Mickael, raison pour laquelle celui-ci doit maigrir. Échange également symbolique parce qu'en laissant son enveloppe charnelle à Clément, qui n'aura de clément que le nom, Mickael lui laissera aussi celle qu'il aime, une spontanée Vanessa (Salomé Stevenin) qui ressemble à toutes les jeunes filles d'aujourd'hui qu'un tatouage dans le dos, une partie de rire autour de photos prises en cachette, une attirance pour les corps en mouvement, va mettre entre les bras de ces deux garçons, faces d'un miroir qui n'a pas encore de nom à l'âge où tout vous semble naturel, où le désir vous mène. Mais tout a un prix et cette façon de la "passer" à son alter ego va mener Mickael à la perdre, et, avec elle, ses illusions d'enfance symbolisées encore par une photo que découvrira tardivement Clément, représentant Mickael et Vanessa ensemble, à sept ou huit ans. On ne peut voir ce film sans penser à Pialat et à "A nos amours", et à tous ses héritiers dont on ne citera pas les noms, tant ils sont nombreux. Certains plans, obscurs et silencieux, accompagnés parfois du requiem de Mozart (Pialat avait choisi Purcell) nous ramènent à ce cinéma des années 80 où la dureté d'être jeune et d'avoir à exister plaquait les personnages au sol, terme si approprié à "Douches froides" où tout passe par ces roulés où l'apesanteur semble téléguider ces silhouettes transpirantes, encordées par des ceintures noires qui ne les rassurent même pas, parce qu'il y a toujours plus fort, un hypothétique karatéka qui mettrait en l'air tout l'équilibre acquis dans la lutte par ces petits mercenaires de quartiers qui se chahutent, s'échauffent sur des courtes distances, s'affrontent à la régulière quand la vie ne l'est pas.
Le réalisateur a appris le montage à la Fémis, il faut avouer que les références ne manquent pas, on sent parfois trop ce travail de bon élève, et s'il n'y a rien de vulgaire dans le propos, rien de très nouveau non plus ne nous émeut. La mère de Mickael est presque fausse et si c'est dans son cas la mise en scène qui n'est pas des meilleures, se dit-on par moments, c'est peut-être aussi que son personnage est faux par souffrance existentielle. Elle n'a pas le judo pour exulter car les salles de sport, cette mère, elle se contente de les nettoyer, et elle voudrait tant d'une autre vie, avec des vacances "normales" où vos lits sont faits par d'autres. Seulement voilà, le mal des petites classes remonte à loin, quand on découvre la grand-mère de Mickael qui dit "Moi je n'aimerais pas qu'un autre me fasse mon lit" et qui, interrogée sur les raisons de cette gêne imaginée, n'a pas de mots pour répondre. La grimace de cette grand-mère d'un coup mutique représente ce qui a gauchi Mickael, ce qui le rend victime de la classe dominante qui sait garder son poids et se servir des autres pour étendre son territoire, la première poignée de main de Louis Steiner aurait dû mettre Mickael en garde. Mais Mickael est un doux - douceur captivante de sa voix happée par un souci profond -, une force tranquille qui se laisse distraire par des rêves, le sourire d'une Vanessa qui ne pèse pas encore les conséquences de sa légèreté comportementale (un peu plus de frites dans les assiettes ne freine pas son inconséquence car elle n'est ni dans la contrition, ni dans le contrôle comme Mickael). On le voit bien, tout tourne autour du poids dans ce film, un film à la limite du pesant, trop long peut-être, la faute au monteur ?, mais qui dessine avec honnêteté et de vrais moments de cinéma, et de l'humour aussi, le tremblement d'une insoutenable lourdeur de vivre, quand le milieu qui vous a fait vous a ceinturé d'avance, bien avant les adversaires que l'on s'invente pour donner d'autres noms à ceux qui vous triturent votre propension au bonheur, et trouvent en vous un allié, prêt à se faire vomir pour être accepté.

Michel MARX

Le site du film: http://www.bacfilms.com/site/douchesfroides/

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