La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : Gentille de Sophie Fillières

Gentille de Sophie Fillières

(Film français sorti en salle le 14 Décembre 2005 - Comédie - 1h 42min)

Avec Emmanuelle Devos (Fontaine Leglou), Lambert Wilson (Philippe), Bruno Todeschini (Michel), Michael Lonsdale (Jean), Bulle Ogier (Angèle), Julie-Anne Roth (Cléia), Nicolas Briançon (Jean-Jacques)

GentilleLes critiques sont gentils. Ils cèdent à une nouvelle mode: l'encensement. Car on lit presque partout qu'il y a dans le dernier film de Sophie Fillières du Keaton et pour ainsi dire du génie. A peine lit-on que la fin perd en puissance... et il faut donc deviner que ce film n'est pas bon même si la réalisatrice a du talent, est intelligente, et avait une bonne idée de départ ou plus exactement quelques bonnes idées malheureusement serties (au prix d'une bague de mariage malodorante) dans des accroches fort convenues : une fille un peu folingue comme tout le monde (identification donc facile), avec un métier d'anesthésiste en milieu psychiatrique (mode qui dure également dans le cinéma français, un asile au cinéma a de quoi faire peur mais est aussi identificatoire tant le public se sent parfois près d'y faire quelque séjour à force de vivre dans une société déséquilibrante), un mari voyageur de par son métier de scientifique (valorisateur), et un appartement cossu comme on en voit dans les magazines d'art de vivre ou dans des spots publicitaires à rallonge qui envahissent le petit écran en tentant de nous faire croire qu'il suffit de se rendre chez les grands distributeurs de matériel de travaux éparpillés dans nos banlieues pour transformer son clapier en habitat de luxe. L'idée ou les idées seraient ici : du patient ou du soignant qui est le plus fou (Lambert Wilson en médecin passé du côté des malades en fait et en refait dans le "j'étais normal mais je sais que les électrochocs me sont désormais nécessaires en attendant de quitter ce temps de la maladie qui isole et fait sortir du calendrier social et de la douceur des choses") ? Le couple est-il possible (question très nouvelle !) ? Le mariage a-t-il toujours un sens ? Comment vivre à deux avec deux métiers très prenants (et c'est encore une fois, dans une fin catastrophique parce qu'elle se veut drôle alors qu'elle est pathétique, la femme qui laissera son emploi, année sabbatique où l'on gagne son poids en renonciation) pour suivre son héros de mari sur un chantier dans des glaciers fantasmagoriques où réside une clé de son étrange mais vénérable carrière... Au fond Sophie Fillières plus que de rater sa fin, concède à on sait quelle morale, une conclusion misérable. Pourtant elle était en effet mieux partie, sachant filmer les espaces parfois inexpliqués mais si humains du doute et du désir tour à tour refoulé (scènes de lit) et surgissant (scènes de rue), images vivaces d'une société en dépression. Sauf qu'à jouer la transgression pour la transgression, elle filme un peu trop longtemps le caca de son héroïne, en en rendant témoin son chat que nous n'avions pas vu auparavant (parachutages de personnages et mauvais raccords sont les défauts répétés de ce film), et filme la nudité avec un côté affranchi qui ressemble davantage à de la gratuité à cause du temps d'exposition. Un temps qu'elle a du mal à gérer, comme on dit aujourd'hui, il suffit de voir Michel disparaître dans la cuisine avec sa mère un temps suffisant pour laisser son père, Jean, dans un énième numéro d'acteur que nous offre ce film, raconter à Fontaine comment il fut clochard pendant deux ans, et réapparaître seul, la mère s'étant dissoute dans on ne sait quelle dimension. La façon de revenir à cette affaire de clochardise (qui plus mesurée aurait pu être touchante) dans un des derniers dialogues du couple, où Fillières veut alors prêter des sentiments très humanistes à un personnage qu'elle montrait pourtant mieux dans tout ce qu'elle avait de border-line, est quasiment obscène. Parler ainsi de la pauvreté - avec dégoût de par le choix des mots - en cette époque où il fait froid dehors et où l'on ne sort pas de la rue en un claquement de doigt, n'est sans doute pas la meilleure idée de cette réalisatrice, que la critique ferait mieux d'éborgner quelque peu pour lui rendre service en lui disant que l'exigeance est une valeur importante, que le talent ne doit pas se compromettre, qu'aimer son public ce n'est pas le brosser dans le sens du poil après un brin d'impertinence, même si c'est un procédé fort prisé. Aimer les cinéastes, c'est aussi leur dire ce que l'on pense.

Michel MARX

 

Accueil | Copyright | Contact | ©2005Michel MARX