La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : Guernesey de Nanouk Leopold

Guernesey de Nanouk Leopold

(Film néerlandais - Drame psychologique - Date de sortie : 08 Février 2006 - 1h24min)

avec Maria Kraakman [Anna] Fedja Van Huet [Sebastien] Johanna Ter Steege [La soeur d'Anna]
Frank Vercruyssen [Doctor Verkerke] Aurelia Petit [Patricia]

Scénario : Nanouk Leopold
Directeur de la photographie : Richard Van Oosterhout
Monteuse : Katarina Wartena
Chef décorateur : Elsje de Bruijn
Productrice : Stienette Bosklopper
Production : Circe Films, Pays-Bas
Distribution : ASC Distribution, France

Guernesey

Présenté au Festival de Cannes 2005 dans le cadre de la Quinzaine des Réalisateurs, Guernesey est, après le film Iles flottantes, présenté au festival de Rotterdam en 2001, le second long-métrage de la réalisatrice néerlandaise Nanouk Leopold. C'est l'histoire d'Anna, prénom identificatoire et si féminin (de l'hébreu hannah, "la grâce"), une jeune femme de trente ans, jolie, avec cette petite cicatrice discrète sur la lèvre, humaine trop humaine, souvent déshabillée mais jamais entièrement offerte dans l'instant où elle est et que les autres croient parfois qu'elle partage avec eux, car, après un choc, elle ne voit plus le monde de la même façon. Ou plus exactement elle commence à le voir, à s'y attarder, à donner au film ces plans longs et silencieux où elle épie les autres pour épier sa propre vie. Ingénieur dans le domaine assez secret de l'irrigation, la voici en Egypte, sur un chantier de longue durée. C'est là que tout près d'elle, subitement, un destin de femme craque, faisant que le sien ne sera plus le même. Qu'est-ce qu'aimer, qu'est-ce que ne pas abandonner une épouse, un mari, un enfant ? Qu'est-ce qu'un père, est-ce lui qui lègue les silences et les dissensions, les tristesses ? Dans certaines familles oui, dans beaucoup peut-être... Soeurs déchirées qui ne savent pas comment faire (Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir ?). Argent blanchi sur une île dont le nom signifie davantage pour ces personnages un paradis fiscal qu'un lieu chargé du souvenir de 1856 où Hugo en exil s'installait dans une magnifique demeure à trois étages, Hauteville House, tout aussi grande que celle du père d'Anna. Quand on sait que Hugo (père de deux filles dont l'une, Leopoldine, s'était noyée dans la Seine en 1843...) avait pu acquérir cette maison grâce au succès des Contemplations (relire "Mes deux filles"*), on se demande s'il n'y a pas un rapport, même inconscient, à cette histoire. Car c'est bien en contemplation que tombe Anna, contemplation du vide des "carcasses" des êtres qui l'entourent, et dérivent ou se murent, c'est selon. Et elle, elle mettra longtemps à dérouler l'écheveau des signifiants, et à pouvoir dire, simplement, que la vie comporte des risques, et qu'il faut le savoir, le peser. C'est l'histoire d'une femme à qui la vie donne un pas d'avance, ce pas qui fait parfois la différence, et permet l'éveil. Un film sensible donc, sans doute un peu long même s'il ne dure que 1h24, qui ne propose guère d'issue et manque peut-être d'un minimum d'humour qui lui aurait donné comme un second tissu. Ici, on souffre avec les personnages, avec leur maladresse, comme face au barrage bloqué devant lequel Anna reste un moment au début du film, et on s'interroge sur ce qui retient pourtant l'attention et nous donne envie d'accompagner cet itinéraire si infime et pourtant si authentique. Une délicatesse certaine, une rigueur dans la volonté de montrer l'indicible qui fait tant d'existences, qui fait que tant subissent et s'associent pour subir, dans le silence pesant du non-dit, du non-réglé, du non confié. Solitude face au précipice, découverte du mensonge, retenue et générosité. Oui, Anna est généreuse, même si elle avertit qu'à négliger ses partenaires, on perd parfois la partie. Elle retiendra peut-être ainsi celui qu'elle aime, au fond, malgré tout, malgré qu'elle ne cesse d'être seule, seule face à des gens seuls. La chanson finale, si douce, nous libère. Heureusement sans doute. Elle résume et détend la douceur d'Anna, libère aussi la douceur de ce film, un moment particulier dans le paysage cinématographique actuel, un goût mélangé d'antan, d'une histoire de tous les temps, de toutes les contemplations qui coûtent, vous prennent et vous apprennent.

Michel MARX

*Dans le frais clair-obscur du soir charmant qui tombe,
L'une pareille au cygne et l'autre à la colombe,
Belle, et toutes deux joyeuses, ô douceur !
Voyez, la grande soeur et la petite soeur
Sont assises au seuil du jardin, et sur elles
Un bouquet d'oeillets blancs aux longues tiges frêles,
Dans une urne de marbre agité par le vent,
Se penche, et les regarde, immobile et vivant,
Et frissonne dans l'ombre, et semble, au bord du vase,
Un vol de papillons arrêté dans l'extase"
Victor Hugo - Les Contemplations 1856

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