La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : Historias de Julia Murat

Historias de Julia Murat


Titre original : "Historias que Só Existem Quando Lembradas" ("Les histoires qui n'existent que lorsqu'on s'en souvient")
Date de sortie France : 18 juillet 2012
Durée : 1h 38min
Brésil

Réalisé par : Julia Murat
Scénario : Julia Murat, Maria Clara Escobar et Felipe Scholl

Interprètes :
Sonia Guedes : Madalena
Lisa E. Favero : Rita
Luiz Serra : Antonio
Ricardo Merkin : Père Josias
Antonio Dos Santos : Carlos
Nelson Justiniano : Moacir
Maria Aparecida : Anita
Manoelina Dos Santos : Aparecida
Evanilde Souza : Marieta
Julião Rosa : Zé
Elias Dos Santos : Hilário
Pedro Igreja : Bruno

Chef monteur : Marina Méliande
Directeur de la photographie : Lucio Bonelli
Compositeur : Lucas Marcier
Ingénieur du son : Facundo Giron
Monteur son : Waldir Xavier
Mixage : Gilles Benardeau
Bruiteur : Florian Fabre
Chef décoratrice : Marina Kosovski
Costumière : Marina Kosovski
Costumière : Tatiana Bond

Producteur exécutif : Tainá Prado
Producteur : Christian Boudier
Productrice : Juliette Lepoutre
Producteur exécutif : Vânia Mattos
Productrices : Marie-Pierre Macia, Julia Murat, Lucia Murat, Felicitas Raffo, Julia Solomonoff
Production : MPM Films
Distributeur France (Sortie en salle) : Bodega Films
Production : Taiga Filmes

Prix "Horizontes latinos" - Mention spéciale
Festival de San Sebastian 2011 (édition n°59) Espagne

HISTORIAS

C'est en 1983 que Gilles Deleuze donnait un cours à Saint-Denis : IMAGE MOUVEMENT IMAGE TEMPS. Il y disait, entre autres choses : "La poésie, au niveau où on la définit, c'est gommer les clichés, supprimer les clichés, rompre les associations sensori-motrices, faire surgir hors des clichés des images optiques et sonores pures qui, au lieu de déclencher des comportements prévisibles chez les individus, vont ébranler l'individu dans le fond de son âme. "

En cette année 2012 où un large public semble préfèrer les films publicitaires ou films-clichés qui envahissent nos écrans - à moins que l'on y pousse le public par les nombreux procédés que l'on sait, publicitaires justement, critiques et rumeurs se donnant la main, et qui agissent dans tous les espaces y compris ceux de la culture et du spectacle - quelques perles échappent encore à la pression et surgissent des profondeurs du ciel comme des vagues adressées à l'âme. "Historias, Les histoires qui n'existent que lorsqu'on s'en souvient" appartient à ce mouvement discret qui demandera que l'on cherche la salle où il passe, l'horaire et la motivation quand on sait qu'en parler n'attirera pas les oreilles auxquelles le cinéma de masse a retiré les codes d'accès à des oeuvres plus fondamentales que la soupe vaseuse de nos rivières visuelles et auditives polluées.

Dans le village perdu de Jotumba, quelque part au Brésil, dans la Vallée de Paraiba, une vieille femme, toujours belle, de cette beauté qui rayonne, Madalena, pétrit et cuit le pain pour la boutique d’Antonio, dont on se demande qui sont les clients puisqu'il n'y a plus de passage et que la petite communauté qui y vit, que des vieux, mange ensemble après la prière - qu'un seul ne respecte pas - la réalisatrice a le sens de la mise en scène et du mystère doux et malin de la perspective - pendant les pauses d'un travail en commun, la récolte du café.

Chaque jour Madalena traverse la voie de chemin de fer désertée par les trains, nettoie la porte du cimetière condamnée par Dieu prétendent les habitants, ou par le curé, ce qui revient au même puisque c'est Dieu qui commande au Père, fait les mêmes pas, subit les mêmes reproches d'Antonio dont elle n'a cure, partage avec lui le temps du café matinal, sur le perron de la boutique aux jolies bouteilles poussièreuses, l'occasion d'échanger quelques mots (presque les seuls du film et qui sont comme les pas d'un escalier menant on sait où, où l'on finira tous) toujours essentiels, l'air de rien, l'air de tout, parce que ce qui caractérise toutes les images de ce film c'est bien cet air de rien air de tout, cette captation de l'essentiel par l'expérience vécue qui a mené au quasi silence, comme si ces êtres avaient déjà rejoint les pierres.

Parmi ses rituels, il en est un secret pour Madalena : écrire à son mari défunt des lettres d'amour. Et ce qui survient, et en cela c'est un film d'action, c'est qu'une jeune photographe, lumineuse et pourtant presque invisible comme l'oeil de sa boîte qui sait toutefois prendre le temps dans son prisme, Rita, sac au dos et matériel photo en bandoulière, qui a échoué là dans son voyage de jeune routarde, demande à Madalena l'hospitalité pour quelques jours. Quelques jours c'est déjà beaucoup quand on pense que le temps s'est arrêté. Rita l'air de rien, l'air de tout, semble faire repartir les aiguilles d'une montre absente dans ce paysage des immensités de l'éloignement du monde "civilisé". Beauté des visages comme un cadeau, abîmes de l'humanité suspendue - Rita ne dit jamais à ses sujets - et ils vont tous le devenir même si les premières approches n'ont pas été évidentes - de ne pas bouger mais de "rester tranquille" - ivresse de la nature teintée au vieux rhum, Rita comme le suggère l'affiche du film est-elle la jeunesse de Madalena réapparue comme par magie ? une migration de son âme en partance ? une incarnation de ses mains jeunes écrivant des lettres à un mort quand elle ne plie pas la pâte blanche ("Le pain apprendra-t-elle à Rita, c'est comme les gens, s'il ne respire pas il durcit") ? l'apparition d'une sainte venue répertorier les auras, un ange avec ses bains révélateurs ?

Il faudrait remercier Julia Murat, et ses acteurs certains professionnels d'autres pas, descendue sur terre avec son regard et sa caméra comme Rita avec sa bonté et ses ustensiles, l'ustensile a une large place dans ce film, les verres qui ressemblent à des écuelles, les récipients qui répartissent les éléments à constituer ce café dégueulasse dit Madalena mais qui maintient Antonio en vie parce que sinon, glisse-t-il en un sourire, qui le fera ? Et ce n'est pas un hasard si tant de place leur est donnée, c'est parce qu'il est bien question, comme aurait pu le formuler Deleuze, de contenant et de contenu. Ces jours de 1983 il disait aussi : "Tout comme en musique, il y a des musiciens qui sont des musiciens du temps. Ce qu'ils mettent en musique c'est le temps. Ce qu'ils rendent sonore, c'est le temps. Ca suppose qu’un certain nombre de cinéastes auront un cinéma qui restera non saisi si on ne se demande pas quelle structure temporelle est présente dans les images qu'ils nous font voir. Ils nous font voir le temps."

Julia Murat qui, aussi lumineuse - aucune lumière artificielle dans le film - que Rita (et que Madalena...) - auto-portrait de l'artiste en jeune photographe ? - nous donne, astrale et dans l'amour de l'autre, un film et une clé pour aller visiter les ombres, une lampe à huile à la main qui fait respirer les murs, comme dans les tableaux de Rembrandt.

Michel MARX

Bande-annonce :


Historias - Les Histoires n'existent que lorsque... par toutlecine

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