La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : La femme qui aimait les hommes de Hagar Ben Asher

La femme qui aimait les hommes de Hagar Ben Asher

Titre original : "The slut"

Drame israélien.

1h 27min

Sortie France : 11 juillet 2012

Scénario et réalisation : Hagar Ben Asher

Interprètes :
Hagar Ben Asher : Tamar
Ishai Golan : Shai
Itcho Avital : Rami
Yoav Levi : Yair
Tsahi Hanan : Doron
Stav Yanai : Mika
Daria Forman : Noa
Amit Itzcar : Un client

Directeur de la photographie : Amit Yasur
Ingénieur du son : Ronen Nagel
Chef décorateur : Shunit Aharoni
Compositeur : Jed Kurzel
Directrice du casting : Bar Hadas
Chef costumier : Li Alembik
Chef monteur : Asaf Korman
Mixage : Israel David

Distributeur France (Sortie en salle) : Zootrope Films
Agence de presse : Rendez-vous
Production : Transfax Film Productions
Production : Rohfilm

La femme qui aimait les hommesÉtrange et très beau film, premier long-métrage d'une réalisatrice israélienne qui se met en jeu puisqu'elle a écrit cette histoire et qu'elle joue le rôle principal, un rôle difficile, puissant et audacieux. Autant dire qu'elle prend tous les risques. Car le sujet n'est pas facile. D'ailleurs le titre original était plus audacieux aussi : "La salope". Car pour tout homme "normal" pour ne pas dire macho, bien évidemment, Tamar, qui vit dans une ferme d'un coin isolé avec ses deux filles - on ne saura rien du ou des pères sans doute partis - vend des oeufs et subsiste comme elle peut, se déplaçant d'un endroit à l'autre à vélo, un vélo qui va servir d'objet transitionnel tout au long de l'histoire, n'est pas une femme "respectable". D'abord parce que pour ne pas payer les réparations quand un pneu éclate il y a bien un moyen qui n'est qu'un arrangement qui ne fait de mal à personne, certes, et elle ne s'en prive pas, ensuite parce qu'il lui permet de garder son indépendance, choisissant elle-même son itinéraire, passant à travers champs, évitant ou provoquant les rencontres comme ça lui prend, les choisissant. Et puis parce que c'est un moyen pour ces hommes qui travaillent dans le secteur de savoir si elle est rentrée ou pas et de tenter dans le premier cas d'obtenir ses faveurs si les enfants dorment, dans le deuxième cas de repasser un peu plus tard tenter leur chance. Tamar n'est pas bien difficile, elle prend même du plaisir, on le voit, son plaisir, à satisfaire celui des autres, parfois très vite, avec la main bien souvent, avec un petit sourire au final, qui n'est jamais expliqué, mais qui est le fonctionnement de Tamar, son rapport à la jouissance, et que si tout le monde y trouve son compte, et apparemment personne ne porte plainte, ni elle ni les autres, pourquoi bloquer un modus vivendi qui a ses avantages et comme tout système repose sur des habitudes partagées et qui deviennent ce qu'elles sont, sans qu'on ait ni à les juger ni à les comparer, surtout quand tous sont impliqués, la vie des gens et voilà tout... la vie qu'on sait bien qu'ils ont - qu'on a - et que le cinéma a souvent du mal à montrer quand c'est pourtant le grand sujet, et que Hagar Ben Asher le prend, c'est le cas de le dire, à bras le corps.
Tout pourrait continuer longtemps. Il faut bien vivre, et le corps est le corps.

Corps que Hagar Ben Asher sait filmer magistralement, sans pudeur et que c'est émouvant, vrai, proche, le sien et celui des autres, le sien dans toutes les étapes d'une tentative de rédemption... mais le mot est encore moral, de tentative d'essayer autrement dirons-nous, "Je voudrais que tu jouisses à l'intérieur de moi", de tenter ce que quelque chose en elle ne repousse pas... mais qui la divise, parce que c'est dans une apparente division justement que Tamar trouvait une unité. Mais le propos du film ne rentre pas dans ces considérations hautement médicales, le film suit des besoins, des demandes et des satisfactions, des solitudes et des rencontres tout simplement, mais pour un premier film c'est tout bonnement époustouflant. On dirait que la nature toujours prend le dessus, avec ses sons de grillons et le vent qui s'engouffre, à la place de tout discours, comme des caresses à la volée.

Le film s'ouvre sur la vision d'un cheval immobile qui d'un coup s'emballe. Belle bête, qu'on verra plus tard blessée. La puissance charnelle n'empêche pas la blessure. Du cheval on passera vite à Tamar et son vélo. La nature, le corps, l'animalité, la campagne et ses secrets, ses bruissements et ses nuits, on l'a dit plus haut, ses ténèbres accueillantes, ses ravissements derrière des planches ou des bottes de foin, là où on peut, pas vu pas pris et bon à prendre.

Sauf qu'un vétérinaire, Shai, aux inclinations sentimentales, un esprit sain dans un corps sain, beau barbu, un peu frêle un peu fin, qui revient au pays et initie une relation teintée d'amour plus traditionnel avec Tamar, ferme les yeux sur ce qu'il sent pourtant parfaitement, le non formulé c'est son travail, qu'elle n'y est pas, qu'elle l'aime mais que ça lui coûte de renoncer à quelque chose qu'il n'identifie pas mais qu'il perçoit, et qui sont les autres, qui d'ailleurs commencent à ravaler leurs sourires et à tourner mécontent autour de la maison, du vélo... dont les pneus sont faciles à crever.

Les autres c'était sa liberté mais Shai fait l'autruche, alors que les silences de Tamar parlent, quand il lui prend la main au village et que ça ne fait pas tout à fait son affaire même si elle le laisse faire, comme prise au piège, quand il empiète sur le territoire familial et joue un peu trop au nouveau Papa, ce qui plaît aux fillettes mais pas tant à Tamar. Des fillettes prises entre tout cela, des fillettes qui grandissent et cherchent des répères, des fillettes à qui on n'explique pas et qui prennent aussi ce qu'elles peuvent... la vie est ainsi faite et là encore Hagar Ben Asher a un sacré talent, et courage. Ces gamines, si différentes, sans causer non plus, en disent beaucoup et crèvent l'écran. Réussite aussi dans ce pari hasardeux de faire jouer deux enfants dans une cour aussi complexe. Et là encore le film est une réussite.

Tout est tellement bien filmé, tellement bien joué, jusqu'à la délicatesse au fond de ces hommes qui l'aiment à leur façon, et que la réalisatrice aurait pu charger facilement, mais non ce qui se tisse est une toile de non-dit, de poids qui s'installe, de respirations entravées, d'observation, comme celle des premières images, à tous les niveaux, de ce cheval arrêté avant qu'il ne s'emballe. Tout est dans l'attente. L'attente des autres, l'attente de Tamar, l'attente de ses filles quand elles ne comprennent pas pourquoi la porte de la maison est fermée à clé alors que leur mère est à l'intérieur, l'attente de Shai quand Tamar appelle pour dire qu'elle rentrera plus tard...

Et puis Shai est comme les autres, il s'est vite initié à la grammaire du lieu, il sait bien que là où il y a ce vélo et son panier, reconnaissable ô combien, Tamar n'est pas loin. Pas besoin d'être medium pour cela, on dirait presque qu'elle laisse les petits cailloux pour qu'on la piste, que son vélo c'est elle. Mais elle est comme ça, elle est portée par elle-même, elle est Tamar et elle doit faire ce qu'elle veut. Et là où le film est grandiose est que lorsque Shai la piste en effet parce qu'il veut savoir, parce qu'il veut savoir qu'il sait, la réalisatrice qui ne fait pas un film sur une salope mais sur la saloperie de la vie, nous montre que Shai le beau barbu qui se faisait à première vue berner par Tamar la jolie brune - et Dieu sait si elle est jolie - porte un mal bien plus caché en lui qu'une habitude qui était un mode de vie et ne prenait rien à personne sans consentement. Une fin à couper le souffle pour de bon, audacieuse encore dans sa violence quand là aussi toute jeune réalisatrice aurait pu tourner vers le mièvre, s'excuser de tant de transgressions, remettre le cheval à l'arrêt et le vélo au garage.

Hagar Ben Asher va plus loin et pose encore dans le silence qu'elle impose, que sa tragédie et sa mise en scène font claquer comme un coup de fouet, du niveau du film de Sam Peckinpah Les Chiens de paille en 1971, même si ce n'est pas la même approche mais il traitait aussi de la rédemption et du mal, et d'un village aux habitudes étranges, la vraie question : qui désigne celui qui accuse si ce n'est lui-même ?

Réalisatrice à suivre... oui.

Michel MARX

Bande-annonce :


LA FEMME QUI AIMAIT LES HOMMES : BANDE-ANNONCE... par baryla

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