La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : Le Policier de Nadav Lapid

Le Policier de Nadav Lapid

Long-métrage. Genre : Drame - Titre original : Ha-shoter
2011 - Israël
107 min - 1.85 - VOSTF

Sortie France : 28 mars 2012

Réalisé par Nadav Lapid
Scénariste: Nadav Lapid
Producteur: Itai Tamir

Interprètes :
Yaron : Iftach Klein
Shira : Yaara Pelzig
Oded : Michaël Mushonov
Michaël : Menashe Noï
Nathanaël : Michaël Aloni
Ariel : Gal Hoyberger
Nili : Meital Berdah
Hila : Shaoul Mizeahi
Le père d'Hila : Rona-Lee Shimon
Yotam : Ben Adam

Montage: Era Lapid
Photographie : Shai Goldm

Distributeur : Bodega Films

Le film a reçu le Prix du Jury International au Festival de Locarno 2011, le Prix du jury au Festival des 3 Continents de Nantes 2011, et trois prix au Festival du Film de Jerusalem 2011 (Meilleur premier film, Prix du scénario, Prix de l'image) et le Prix du jury au Festival du film noir de Courmayeur 2011

Le PolicierC'est le premier long métrage de ce réalisateur talentueux de 36 ans. Son livre de nouvelles, «Danse Encore» a été publié en Israël et en France (Actes Sud en 2009).
Nadav Lapid a étudié la philosophie et l’histoire et a travaillé comme journaliste pour le sport et la culture, été critique de télévision et cadreur sur des documentaires. Son film de fin d’études (École de Cinéma Sam Spiegel) «La Petite Amie d’Émile» (50 minutes) a été distribué en France (Cannes 2006).

Ici le film s'ouvre, tel un western, sur cinq policiers qui crient leur nom, chacun son tour, dans le désert (image ô combien métaphorique) n'ayant pour retour que l'écho de leurs voix, c'est-à-dire ce qu'ils sont : seuls dans une vallée de sable et de luttes alors invisibles (si ce n'est ce que représentent leurs tenues) parce qu'ils sont passés peut-être déjà du côté de la mort. La mort c'est la tumeur qui ronge l'un d'entre eux, la mort c'est le rendez-vous que leur donne l'histoire, la mort c'est aussi ce à quoi s'oppose le destin du "héros", Yaron, qui va être père d'une seconde à l'autre et l'annonce partout, même s'il a recommandé à sa femme de ne pas ébruiter la parole des médecins. Lui ne peut s'en empêcher parce que cette paternité est ce qui l'interroge : comment peut-on faire naître et être en même temps une machine à tuer ? Le point de départ du récit est la bavure de son groupe qui a conduit à la mort entre autres d'un enfant. Et la décision prise en commun de charger le soldat dont la maladie lui évitera la prison et, sans que cela soit dit, dont l'espérance de vie limitée peut bien se charger d'endosser cette faute. Double lâcheté imposée dirons-nous. Culpabilité presque biblique... (mythologique dit le réalisateur en parlant de la confrontation à venir entre garants de l'ordre et transgresseurs de cet ordre).


Yaron se trouve au coeur d’un groupe de policiers d’élite, appartenant à une unité anti-terroriste de la police israélienne. Ses compagnons et lui sont l’arme, le fusil pointé par l’État sur ses adversaires, «l’ennemi arabe». Yaron adore l’unité, la camaraderie masculine (le son donne une place notable aux nombreuses tapes dans le dos que se donnent ces hommes entre eux pour se prouver, ou se rappeler, quelque chose, et mettre à l'écart la présence féminine qui rôde peut-être trop en eux - là encore la caméra est habile à filmer la frustration, aussi dès le départ de l'intrigue, Yaron confiant à ses camarades, autour d'un barbecue et de jeux virils que sa femme ne doit pas baiser), son corps musclé (dès le début du film le réalisateur nous montre le coup d'oeil que Yaron donne à son miroir pour encore une fois "vérifier" quelque chose, son image... plus tard il testera son pouvoir de séduction auprès d'une serveuse qu'il laissera là où elle est après qu'elle lui aura dit son âge : 15 ans), sa beauté et peut-être la beauté de son pays, un pays, comme lui, effleuré par le doute. Un doute plus vraiment silencieux. Il est à noter que l’avant-première de « Le Policier » en Israël, dans le cadre du Festival du Cinéma de Jérusalem, a eu lieu seulement deux jours après le début des manifestations des indignés sur boulevard Rothschild à Tel-Aviv (la “révolutions des tentes” est l'écho de la voix du film).

Et si c'est l'ennemi Arabe que ces hommes sont dressés à chasser (épiant par exemple un automobiliste arabe qui se gare près d'une de leurs autos et disant "S'il la raye il est mort!"), cette fois c'est face à l'ennemi Juif qu'ils vont devoir se confronter. Sous-texte : s'affronter eux-mêmes.

Le film est habilement, et radicalement (comme le choix des plans, d'une radicalité parlante et admirable, tant l'oeil du cinéaste ne rate rien, jusqu'à la précarité de la famille finement rendue, dans cet appartement où se fête l'anniversaire de la mère de Yaron et où tout, jusqu'à l'ambiance, semble porter le poids d'un manque que l'on se doit de relier à une problématique sociale (laideur de ces appartements de pauvres... d'une classe moyenne réduite à ce que l'on voit : lieux à peine décorés, aux fenêtres et murs qui se ressemblent comme celles des barres de nos cités - le film est un regard sur une société et donc semble telle une tête chercheuse en dénicher tous les axes, tout comme Yaron cherche partout des enfants pour se pré-représenter en état de paternité déclarée) est donc divisé en deux parties, évitant volontairement un montage en parallèle pour montrer que les deux grandes forces opposées de l'histoire ne se mélangent pas mais s'affrontent.

La première moitié nous fait accompagner ces policiers, jeunes. La seconde des terroristes, jeunes aussi, encore plus jeunes, menés par un guide aux moments de faiblesse physique gravés aussi dans le récit (sa part de doute?), et en second poste par une magnifique héroïne de 22 ans qui est amoureuse de lui (ou croit l'être), qui est peut-être bien au fond la meneuse (même si d'autres forces forment ce groupe, entre autres le regain de besoin d'action d'une génération plus refoulée - le père ambigu d'un des activistes, activiste amoureux frustré de Shira), Shira avec son visage si pur (et son corps d'un érotisme coup de poing) et qui cherche à irradier la force qu'elle puise dans la cause qu'elle mène « Il est le temps pour les pauvres de devenir riches, et pour les riches de mourir. L’état juif est devenu un état de maîtres et d’esclaves : ceux qui possèdent un jet-privé et ceux qui n’ont pas d’argent pour prendre le bus. L’état nous appelle à garder le calme mais le calme est un mensonge, et le mensonge est un déshonneur » est le texte qu'elle a écrit et peaufiné avant la prise d'otages.

La guerre que Yaron se livre à l’intérieur de lui-même a lieu partout sur la terre où il marche, où il mange, où il s'entraîne, où il se bat, presque toujours flanqué de ses compagnons, corps regroupés, mécanisés, où pourtant la maladie a trouvé une niche, où quelque chose qu'il ne sait pas nommer le frustre. Ainsi à travers son regard qui parle en silence et celui de Shira, qui fait de même, pathétique et magnifique, après qu'elle a crié en vain dans son mégaphone « Policiers, nous ne sommes pas vos ennemis et vous n’êtes pas les nôtres !». - on se souviendra des scènes dans la boîte de nuit où elle cherche sa sexualité, scènes qui font écho à la danse en solitaire de Yaron au début du film, seul face au corps étendu de son épouse qui se repose... - le corps de Shira va rencontrer le repos éternel. C'est le pas franchi par le film et par le destin entre le premier et le dernier plan : deux corps de femmes allongés, la première portant un enfant, la seconde encore presque une enfant : et les yeux du "Policier" qui accèdent à une question fondamentale mais qu'il ne résout pas encore : qui est-il et quelle est sa place ? au coeur de cette pression phénoménale symbolisée ici par la naissance et la mort imminente qui font battre les corps, et un désir infini et palpable que l'impossible s'arrête.

Michel MARX

Lien avec une interview de Nadav Lapid : http://www.3continents.info/2011/11/23/nadav-lapid-%C2%AB-jaurais-aime-croire-que-le-cinema-pouvait-nous-sauver-%C2%BB/

POLICEMAN on Vimeo.

 



 


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