La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : Leonera de Pablo Trapero

Leonera de Pablo Trapero

Film argentin. Drame social et psychologique - Année de production : 2008 - Date de sortie France : 03 Décembre 2008
Durée : 1h 53min.

Réalisé par Pablo Trapero
Scénario : Alejandro Fadel, Martin Mauregui, Santiago Mitre et Pablo Trapero

Interprètes :
Julia : Martina Gusman
Sofia : Elli Medeiros
Ramiro : Rodrigo Santoro
Marta : Laura Garcia
Thomas : Tomás Plotinsky

Directeur de la photographie : Guillermo Nieto
1ers assistants réalisateur : Carlos Kaimakamian Carrau et Valeria Pivato
Monteur : Ezequiel Borovinsky et Pablo Trapero
Directeur artistique : Coca Oderigo
Chef décorateur : Graciela Oderigo
Costumière : Marisa Urruti
Créatrice de costumes : Marisa Urruti
Superviseurs des effets visuels : Ezequiel Borovinsky et Leandro Pugliese
Réalisateurs de 2nd équipe : Natalia Martínez, Martin Mohadeb et Rolo Pulpeiro
Ingénieur du son : Federico Esquerro
Directeur de production : Agustina Llambi Campbell

Exportation/Distribution internationale : Cineclick Asia, Corée du Sud
Production : Matanza Cine, Argentine - Patagonik Film Group, Argentine - Cineclick Asia, Corée du Sud - VideoFilmes, Brésil
Distribution : Ad Vitam, France
Attachée de presse : Marie Queysanne

Présenté en Sélection Officielle au Festival de Cannes le 15 Mai 2008

LeoneraIl me reste les images magnifiques, les nombreuses pistes de réflexion, le jeu intense et bouleversant de l'actrice Martina Gusman, qui est à la ville, comme on dit, l'épouse du réalisateur et sa productrice. Ici elle a écrit aussi la base de ce qui allait devenir le scénario du film. Quelque chose me gênait un peu, peut-être l'hésitation latente entre le documentaire et la fiction mélodramatique, fiction parfois incrédible ou limite, fiction parfois décevante, et pourtant... je restais accroché à mon siège devant tant de beauté égrainée, de sensibilité, de puissance dans le cri déchirant d'une mère emprisonnée avec son enfant, dans le quartier des mères incarcérées, au bout du bout du monde.
Julia, 26 ans, enceinte de quelques semaines, découvre chez elle les corps ensanglantés de deux hommes dont celui du père de son enfant. L'un est mort, l'autre agonise. Incapable de se souvenir des circonstances du meurtre, elle est incarcérée dans une prison spéciale pour jeunes mères en attente de son procès. Elle y donne naissance à son fils, Thomas. Lorsqu'elle est condamnée, Julia sait qu'elle ne pourra garder Thomas près d'elle que 4 ans, selon la loi sévissant en Argentine.
Malgré l'enfermement, elle vit avec son fils la position merveilleuse d'être mère, merveilleuse et effrayante dans ce cadre de tous les abandons si ce n'est celui du rôle de mère, d'amante parfois, chemin vers une homosexualité de circonstance très délicatement et frontalement mise en scène.
Un jour, la mère de Julia, exilée en France, et éloignée d'elle depuis plusieurs années, vient prendre le garçon. Détruite par cette séparation, Julia - qui n'a que cet enfant - va tout faire pour le récupérer, faisant presque basculer ce film d'observation intimiste dans le thriller.
Moment magique d'un Noël en prison, avec l'appartition d'un père Noël et de ses cadeaux, petits pieds qui grimpent sur les grilles parce qu'un enfant qui ne sait rien du dehors joue comme un autre, avec ce qu'il peut, enfants qui dans le cas de Thomas sont bien souvent collés à leur maman, comme un rempart entre l'horreur et l'être humain. Déchirant aussi le moment où Thomas semble vouloir se "libérer" de sa mère, quand lui et Julia sont observés à travers une glace sans tain afin d'établir l'opportunité ou pas de laisser ce petit à cette mère. Rangée de psychologues, observateurs de la justice punitive qui se veut bien pensante, désarroi de Julia qui demande à Thomas si elle lui a manqué, gestes qui se cherchent... Quand on écrit une critique on lit normalement les autres. La majorité sont positives, avec nuances parfois, disant en effet que pour éviter le mélodrame absolu sans doute, Trapero a sorti volontairement le spectateur d'une identification trop forte dans la bonne première moitié du film avec le personnage de Julia; qu'il a voulu par une certaine distanciation brechtienne lui permettre de voyager dans des genres de récits et des positionnements narratifs libérateurs, pour ne pas trop l'enfermer à son tour... Une ou deux critiques sont plus méchantes, accusant à tort le réalisateur d'une sorte d'exploitation de sa compagne, belle et emportée dans le rôle où on la voit confrontée à de véritables prisionnières et matonnes (le film a été tourné dans de vraies prisons avec leur vraie population) en mère la douleur, érotique et alignant les clichés. Moi je crois que ce qui est très fort dans le choix de Trapero, c'est de ne pas nous dire si Julia a tué ou pas, de montrer qu'elle ne le sait plus elle-même et que c'est peut-être cela son innocence. Où l'on voit comment après un acte commis - peut-être - en situation extrême (deux hommes qui l'ont humiliée en couchant ensemble dans son propre lit alors que l'un des deux était le père de l'enfant qu'elle porte) une personne peut entrer dans le couloir de la destruction par la prison, jugée par des juges qui ont hâte d'évacuer une ombre portée sur leur société, dont ils sont peut-être les premiers voyous mais sans s'être salis les mains.
On lit dans une de ces critiques que la naissance par césarienne de Thomas est une métaphore à l'enfermement et à la peur de "sortir", à la nécessité de briser le mur par effraction. Je crois qu'il est possible aussi de l'interpréter comme une envie de rester accroché "dans sa mère", à l'abri, derrière un mur vivant...
Ce qui est fort encore, impitoyable et grand, c'est cette relation pour ne pas dire cette ode à la maternité en situation abjecte - et où se crée une solidarité, ponctuée de nouvelles humiliations et rapports de force et de hiérarchie, entre les mères, mais aussi d'amour, l'une donnant le sein à l'enfant de l'autre quand "cela" ne vient pas, difficulté que l'on reçoit aussi comme une gifle, comme une douleur partagée. Etre mère, nous dit Leonera, nom qui signifie "la cage aux lions", c'est être toujours en situation extrême. Des hommes la bafouent, la prison la meurtrit, et si tout cela venait de l'abandon antérieur de sa propre mère (Elli Medeiros, excellente interprète également), une mère qui vient tenter de racheter ses fautes en faisant pire...
Revenant de province en train il y a quelque jours, je voyageais avec pour voisines une ravissante jeune femme et sa fille d'environ un an. A un moment, cette mère aimante a voulu aller laver le biberon. Après une petite hésitation, petite mais foudroyante, elle m'a confié sa fille, qui s'appelait Snow, en m'expliquant (pour se rassurer aussi) qu'elle n'en avait pas pour longtemps. Nous n'avions pas parlé mais nous nous étions observés et elle avait senti, je le sais, que j'étais père. Mais elle doutait, c'est normal, on ne laisse pas un bébé seul mais on ne le confie pas non plus à n'importe qui. Nous n'étions pas en prison mais dans un train et avec sa peur, sa force de protection, sa manière de communiquer avec Snow, de créer un monde de bonheur dans un compartiment sans vie, de fabriquer pour elle avec deux, trois jouets et des histoires racontées en chuchotant et chantonnant une "cellule" chaude au goût d'éternel, cette mère ressemblait par sa force de vie à la position que défend Julia dans Leonera. Snow, Thomas, un train, une prison, des enfants qui n'ont que des bras d'amour pour guides, et qui ne lisent pas encore ce que le spectateur sait pour eux, que l'avenir les jettera dans le monde.

Michel MARX

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