La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : Les Acacias de Pablo Giorgelli

Les Acacias de Pablo Giorgelli

Long-métrage argentin. Genre : Drame
Durée : 1h 25min
Sortie France : 4 janvier 2012

Réalisation : Pablo Giorgelli
Scénario : Pablo Giorgelli et Salvador Roselli

Interprètes :
Germán De Silva : Rubén
Hebe Duarte : Jacinta
Nayra Calle Mamani :Anahi

Equipe technique :
Directeur de la photographie : Diego Poleri
Directeur de production : Juan Pablo Miller
1er assistant réalisateur : Mariano Biasin
Perchman : Julian Catz
Ingénieur du son : Martin Litmanovich
Chef monteur : Maria Astrauskas
Chef décoratrice : Yamila Fontan
Chef costumier : Laura Donari
Chef costumier :Violeta Gauvry

Production : Pablo Giorgelli, Ariel Rotter et Alex Zito
Distribution : Bodega Films

Prix Primera Copia au Festival de La Havane en décembre 2010.
Abrazo du Meilleur film long-métrage, 20e édition du Festival Biarritz Amérique latine 2011.
Prix Horizontes Latinos au Festival de San Sebastian 2011.
Caméra d'Or du Meilleur Premier Film au 64e Festival de Cannes.
Sutherland Award Festival International du Film de Londres 2011 (édition n°55)
Nominé Prix de la Critique internationale - "Découvertes" Festival International du Film de Toronto 2011 (édition n°36) Canada
Prix du développement durable - Paysages de Cinéastes - Festival du Film de Châtenay-Malabry 2011 (édition n°10)
Prix ACID - Semaine Internationale de la Critique 2011 (édition n°50) CANNES, France | Du 12/05/2011 au 20/05/2011

Les Acacias

Rubén est livreur de bois. Transporter des troncs d'arbres des forêts du Paraguay jusqu'en Argentine, seul dans la cabine d'un 15 tonnes, c'est comme laisser la route dérouler le tapis d'une condamnation au silence.

Sauf que pour ce trajet-là Ruben a accepté de rendre un service à son patron : emmener avec lui une femme.

Rubén découvre que Jacinta a sur les bras un bébé de cinq mois, Anahi. Mais il n'est plus temps de refuser et même s'il s'en débarrasserait bien et ne semble pas prêt au moindre effort, ces trois regards vont s'apprivoiser et finir par communiquer. Jacinta et Rubén par quelques phrases, rares, et minimalistes. Le bébé et Rubén par des gazouillis et quelques gestes, des pleurs parfois, la faim, la fatigue, la vie d'un bébé, un jouet de fortune qui apaise.

Et sur le rythme d'un moteur de poids-lourd et les à-coups de la boîte de vitesse dont la rudesse n'est pas loin d'éclairer un sentiment retenu par Rubén, les 1500 kilomètres sont franchis comme un parcours initiatique, comme l'aveu d'une humanité larguée dans un exil affectif dont on retiendra quelques éléments : Anahi n'a pas de père; Rubén a un fils qu'il n'a pas vu depuis huit ans; Jacinta, Rubén le découvre à l'occasion d'un arrêt dans dans une sorte de cantine routière en plein air, est ouverte à une nouvelle rencontre. Rubén s'avoue alors, à travers la redécouverte de la jalousie, le besoin d'une famille, comme un vieux rêve envolé qu'une porte entrebaillée réveille.

Paternités en suspens, maternité difficile, innocence du premier âge, isolement des gens, rares, que le trio va rencontrer et qui n'ont que faire de la solitude des autres parce que la réserve est de mise entre ces personnes humbles et nouées comme des arbres, habituées sans doute à ravaler leur besoin de communication... C'est dans un silence presque permanent - quelques mots traduits en guarani par Jacinta et c'est le début d'une complicité - et dans le roulis qui pourrait être lassant, et ne l'est pas, d'un camion auquel on finit par s'attacher, comme à un jouet surdimensionné de l'enfance, que toute une panoplie de sensations nous est transmise, foudroyante de justesse et de finesse, de vérité. Comme quoi on peut aimer le cinéma sans les effets spéciaux, comme quoi le talent - il s'agit du premier-long métrage de Pablo Giorgelli - ne se mesure pas au poids des dialogues, comme quoi l'équilibre de l'art est interne et allume des yeux comme des phares vivants dans la nuit, comme des moments de bonheur poursuivis, des horizons espérés, des kilomètres de renoncement à rattraper peut-être, si on ose y croire de nouveau, regarder l'autre au risque de perdre la route et son tracé rugueux. Un très beau road-movie, conduit de main de maître, des tonnes de sentiments tractés qui traversent l'écran.

Michel MARX

P.S : Le Paraguay est un pays très étonnant, un des seuls avec deux langues officielles : l'espagnol et le guarani (la monnaie aussi s'appelle le guarani). Il n'y a pas de dictionnaire guarani car ce n'est pas une langue arrêtée à des formes grammaticales disons, comme le français, l'espagnol et la plupart des langues. C'est une langue qui fluctue au gré des sensations. Par exemple : "Bonjour" a dix mille traductions possibles, car quand on dit bonjour en guarani on expose son ressenti. A l'un on dit "Je te souhaite de passer une meilleure journée que moi car la mienne a mal commencé... ", à un autre on dit "Je te dis bonjour mais j'ai l'impression que ça ne jouera pas sur ton humeur car je vois que tu es quelqu'un qui n'écoute que les gens très proches et je sais bien que nous nous connaissons peu..." à un autre on dira "Je te salue et mon coeur me dit que te rencontrer souvent éclaire quelques pistes en moi...". Difficile donc d'établir un dictionnaire car c'est ainsi pour tous les mots, on ne peut pas les arrêter.
Au Paraguay il y a beaucoup de chamanes, ils circulent sans s'arrêter non plus, en tournant et en proférant des phrases qui s'écoulent comme des chants divinatoires.
Et dernier détail qui n'en est pas un et permet de voir aussi une dimension de ce film, les indiens guaranis, ce qui est le cas de cette jeune femme et de son bébé, regardent très très rarement dans les yeux, ils ont une vision périphérique. Ils voient mais sans regarder, ou plus exactement sans arrêter le regard (comme ils n'arrêtent pas les mots). Donc tu crois ne pas être vu, et tu es déjà mille fois transpercé. Voilà pourquoi Rubén a besoin de souvent la regarder quitte à perdre la route, quand Jacinta (les Guaranis ont souvent des noms de fleurs) est plus tranquille parce qu'elle est là mais n'a pas besoin de tourner la tête pour le voir. Ils n'ont pas une morphologie différente mais cette façon de voir sans regarder est transmise dans les gènes et fait même partie d'une certaine morale de vie : ne pas s'attarder, être nomade en tout, et toujours vigilant en même temps.
C'est un très beau film, basé sur une série de pivots. Un pivot pour lui : elle dort et l'enfant l'invite par sa gestuelle à jouer avec lui. Un pivot pour elle : elle le voit offrir un cadeau à sa soeur et comprend son besoin d'attache, et sa patience aussi grande que sa douleur. Une sorte de relai s'établit entre cette soeur et Jacinta, elle se saluent de loin au moment où le camion s'éloigne de la maison de cette soeur qui semble aussi seule qu'eux. Mais nous ne les percevons pas tous, ces pivots, car nous sommes occidentaux et elle est indienne, comme son bébé : lumière dans les yeux parce qu'un horizon y coule (et donc Jacinta n'est pas seule, elle est sans homme, c'est différent de Rubén). Rubén, qui est argentin, et donc sans doute d'origine occidentale, voudrait s'y baigner, accepter cette lumière, car il est sec depuis longtemps, seul et sec. Jacinta sait tout cela mais elle ne s'arrête pas. Mais s'il fait un pas, il le fait à la fin, et c'est énorme pour lui, c'est un monde qu'il soulève, elle l'entend.



 


Les Acacias - Bande-annonce par Bodegamovies 

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