La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : Les Naufragés du Fol Espoir (Aurores)

Les Naufragés du Fol Espoir (Aurores)

Une création collective du Théâtre du Soleil, mi-écrite par Hélène Cixous, librement inspirée d'un mystérieux roman posthume de Jules Verne.
Sur une proposition d’Ariane Mnouchkine
musique de Jean-Jacques Lemêtre.

les mercredis, jeudis, vendredis à 19h30, les samedis à 14h et à 20h,
les dimanches de mars et avril à 13h,
les dimanches de mai et juin à 14h.

Le spectacle dure 3h50.
Prix des places : Individuels : 25 € — Collectivités : 20 € — Etudiants et scolaires : 14 €

Location : 01 43 74 24 08, tous les jours de 11h à 18h

Représentations jusqu’à la lisière de l’été, puis à l’automne. Complet jusqu’à la fin du mois de mai, mais, patience, les locations pour le mois de juin ouvriront le 24 mars.
Relâches exceptionnelles : les 7 et 21 avril et les 12, 13, 14, 15, 16 et 19 mai.
Le placement est libre, les portes de la salle sont ouvertes 1 heure avant le début du spectacle. Restauration sur place.

Fol espoir

Tout part de la découverte par Ariane Mnouchkine d'un roman posthume de Jules Verne, Les naufragés du Jonathan, où des migrants partent de San Francisco. Dans l'adaptation théâtrale (et magique) que l'on doit à Hélène Cixous, les migrants, qui forment un échantillon représentatif de la société du début du XXème siècle – ouvriers, artisans, prêtres, jeunes premiers et premières, capitalistes, philosophes, intellectuels, marins d'occasion, bagnards, comédiens de circonstance, cascadeuses, assistants opérateurs testés sur le tas - embarquent de Cardiff pour l’Afrique (dans un bateau ici de carton pâte dont la beauté égale tous les éléments merveilleux du décor interchangeable comme un chant infini - chant soutenu par la création musicale de génie de Jean-Jacques Lemêtre qui porte bien son nom) mais, destin si souvent narré, ils accostent ailleurs, vers l'Australie (dangereux Cap Horn!) là où le vent et l'Histoire les a menés, parce que la guerre de 14 va changer le visage du monde quand les utopies voyaient encore l'Europe comme le passage espéré vers l'idée d'une Humanité de paix et de justice.

Promiscuité des passagers entre les vents croisés, les glaces, les émotions et les désirs de réussite, d'or et de pouvoir, et les rêves d'une union possible entre migrants et Indiens, parce qu'un homme blanc porté disparu vit parmi eux et défend avec eux leurs terres - mais les chasseurs sans morale auront leur peau, s'entretuant aussi, comble de la cruauté folle, entre eux-mêmes - tout dans ce spectacle qui, précisons-le, est conté par le biais du cinéma - alors muet - mais qui nous parle tant, avec ses répliques roulant sur des tissus blancs qui nous semblent vibrer d'une promesse de siècle plus clément, ouvert, artistique et égalitaire, tout dans ce spectacle, enchante, porte, rend ivre et amoureux, de la vie, du théâtre, des images, du mouvement, de la folie, des visions, du délire, du souffle qui irradie pendant 3h50, un temps que l'on aimerait voir se prolonger parce que pas de meilleure compagnie, pas de meilleure fréquentation, pas de plus grand souffle, nous n'imaginons rien qui pourrait nous donner envie que cela cesse.

Jean, interprété par le miraculeux Maurice Durozier, un cinéaste exalté (film dans la pièce) - c'est le temps des découvertes - et sa soeur, Madame Gabrielle, interprétée par la génialissime et inépuisable Juliana Carneiro da Cunha, mettent donc en scène et gravent de façon souvent acrobatique, aussi dramatique que burlesque - sur la pellicule - "Je tourne la manivelle mon Jean!" (la caméra est en bois mais jamais les coeurs!) - ce voyage qui connaîtra son naufrage (incroyables inventions scéniques et maîtrise éblouissante des corps, course permanente qui rappelle bien sûr l'esprit de Molière) symbole sans doute d'un trop grand désir de puissance de l'époque (ce désir de puissance est le fil rouge de l'histoire) menant le siècle à sa perte, les utopies au désastre.

Mais qu'importe, Jean - accomplissant son devoir - a des idées (qu'il impose à s'en rendre malade) jusqu'à la dernière bobine, joue de l'ellipse quand il n'en reste que quelques mètres, aime, aime, aime, et transmet. Graver le plus possible, graver dans la mémoire, laisser l'empreinte d'une lumière aux générations futures, aux bateaux perdus dans l'obscurité (la nôtre), fol espoir d'une transmission par l'art visuel (rien ne déraille sur cette habile intersection entre cinéma, théâtre et Histoire, ou plutôt tout déraille dans cette improvisation totalement maîtrisée, écrite et rêvée), geste grandiose d'un illuminé porté par son intuition géniale.

Regard sur les hypocrites diplomaties, sur l'ironie du tracé des frontières (ici l'Argentine et le Chili, traité à coups de poings)... quand on sait - parce que nos oreilles traînent - qu'en ce moment même un projet cinématographique sur la création d'une ville uruguayenne, Piriapolis, est en gestation, proposant un regard en miroir sur la même époque et sur ce même mélange entre espoir socialiste et une ravageuse et contradictoire ivresse du progrès, c'est à se demander si Ariane Mnouchkine (et d'ailleurs ce n'est pas une question mais une réponse) n'est pas, comme toutes les grandes créatrices, au point exact des interrogations de ce début de XXIème siècle.

Pour s'en assurer, il n'y a qu'à voir cette salle du Théâtre du Soleil qui ne désemplit pas et les visages satisfaits - on ne peut pas dire autrement et c'est si rare - d'un public que tout, et dans le lieu, et dans l'accueil, et dans les ondes qui le traversent et l'inondent, et dans l'énergie de la troupe, et dans l'intelligence du projet, semble placer chacun dans sa maison. Oui, c'est cela qu'Ariane, prêtresse qui, en toute humilité, est à la porte du théâtre avant le spectacle puis annonce aux deux premiers rangs que le souffle des accessoires va les chatouiller et qu'en prévision de ce courant d'air nécessaire des couvertures vont leur être distribuées, c'est cela qu'Ariane, qui, avec un ton amusé et maternel demandant aux rangs supérieurs de ne pas en être jaloux, distribue en vérité comme une brassée de poudre de perlimpinpin (qui a l'avantage dans ce cas d'être efficace) : l'art, l'art sauveur et princier, populaire et direct, transmué par la personnalité hybride et unie, colorée, fantastique, démesurée, provocatrice et complice de ses comédiens qu'on ne voudrait pas cesser d'applaudir, voire d'embrasser...

Michel MARX

site de la pièce : www.theatre-du-soleil.fr/thsol/nos-actualites/les-naufrages-du-fol-espoir

 



 

 

 

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