La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : Les secrets de Raja Amari

Les secrets de Raja Amari

Titre original : " Dowera " ("La Berceuse")

Drame - Durée :1h30 - Année de producion : 2009 - Sortie France : 19 mai 2010

Scénario et réalisation : Raja Amari

Interprètes :
Hafsia Herzi ........................................ Aïcha
Sondos Belhassen ........................................ Radia
Wassila Dari ........................................ La mère
Rim El Benna ........................................ Selma
Dhaffer L'Abidine ........................................ Ali

Image Renato BERTA
Son Patrick BECKER
Décors Kais ROSTOM
Montage Pauline DAIROU
Montage son Nicolas MOREAU
Mixage Cyril HOlTZ
Musique Philippe HERITIER

Production : Serge Lalou – Les Films d’Ici (France)
Dora Bouchoucha - Nomadis Images (Tunisie)
Nicolas Wadimoff - Akka Films (Suisse)

Sophie Dulac Distribution ........................................ Distribution France
Lieux de tournage : Tunisie

Les secrets

Magnifique affiche, n'est-ce pas?, comme un tableau, un bleu à l'ancienne, un volet ouvert, une poignante et tellement jolie femme qui souffre mais qui sait qu'un autre monde existe au-dehors d'elle-même et de son enfermement de jeune fille animale, vêtue sobrement, légèrement voûtée mais prête à se redresser, se rebeller, seule devant un mur qui est comme un ciel vertical, la natte serrée par les secrets qui l'affligent et la figent devant la lumière interdite.

Ce qu'évoquent ces couleurs de pastel constellé est bien le chemin du film, qui, tel un cauchemar que l'on accompagne, dresse un château de conte - on croirait par moments tourner les pages d'un livre à tirettes de nos enfances - où vont se croiser deux mondes : celui, souterrain et murmurant, de la tradition - visages burinés, cinglants, où le labeur et les épreuves ont marqué d'une beauté parcheminée mais digne ces trois femmes (Aïcha, Radia et une mère maton dont Radia prend le relai avec un zèle inépuisable), nourries de légumes arrachés en cachette et d'une eau distillée par de vieilles tuyauteries berçant leurs peines et leur manque d'homme inversé en rejet - et celui de la nouvelle génération, ostentatoire et criard, bourgeoisie tunisienne branchée, hissée sur des talons fragiles et des musiques immédiates, légère et inconséquente, jouisseuse de l'instant, aux lampes torches de courte portée parce que chercher au-delà du périmètre de son ego n'est pas assez moderne pour son sentiment de souveraineté.

Aïcha (l'actrice, Hafsia Herzi, puissante et radieuse derrière les stigmates de la clostration de son personnage qui porte aussi ce double regard, est née en 87 dans les quartiers nord de Marseille et se fait connaître pour son premier grand rôle dans "La graine et le mulet" de Abdel Kechiche pour lequel elle reçoit le prix Marcello Mastroianni du Meilleur espoir à la Mostra de Venise), Radia et leur mère probable vivent à l'écart de la société - à peine quelques sorties en ville pour brader les broderies de Radia - comme les silhouettes abandonnées d'un Moyen Age perpétué, tribal et quasi transparent dans les dédales des rues contemporaines qu'une autre civilisation foule.

L'équilibre de leur quotidien absurde vacille le jour où un jeune couple, lié à une grand-mère qui y vécut, vient s'installer dans cette demeure coloniale aux dimensions de l'inconscient, sûr de son bon droit, de son attache, sourd aux appels du passé présent que la femme, Salma, signale en vain. Les trois "fantômes" vivants continuent de se cacher - comment feraient-elles autrement quand la matière même de leur vie est cet isolement triangulaire? - mais Aïcha est attirée par ce que porte en germe la svelte, sensuelle et sensible Salma, une révolte aussi, un non à sa condition de femme soumise, sous une autre forme certes, parlons d'une soumission au goût du jour, et dont la discrète solitude intérieure révélée ouvre à une complicité possible et palpable avec la plus jeune de ses futures bourreaux.

Rencontre des corps par le biais d'un échange de robe dont la blancheur appelle d'autres couleurs, rencontre des époques par l'architecture même de ce lieu envoûté dont les secrets ne demandent qu'à sourdre, fausses pistes parce que le temps a mêlé les traces d'une histoire qui est sans doute celle de la Tunisie et de ses générations confrontées que met en images avec intelligence et maîtrise Raja Amari*, sans jamais tomber dans la facilité, le pathos, les risques mêmes de cette histoire presque incroyable et où cependant l'on descend - il s'agit bien d'une descente avant la remontée fatale par la ville et sa cécité contemporaine - fascinés par la portée des silences, par le choc des bruits claquant comme des pièges (la grande réussite de ce film est que le rapt est aussi celui du spectateur), par la beauté de l'interprétation et de la photo, par les liens diffus et magiques entre ces féminités foulées et refoulées, tranchantes comme des lames.

Michel MARX

*Filmographie de Raja Amari :
1998 Avril (court métrage)
2001 One Evening in July (court métrage)
2002 Satin rouge (long métrage)
2004 Seekers of Oblivion (documentaire)
2009 Les Secrets (long métrage)

 



 

 

 

Accueil | Copyright | Contact | ©2010 Michel Marx