La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : Match point de Woody Allen

Match point de Woody Allen

(États-Unis, sorti le 26 octobre 2005, 2h03)

avec :
Jonathan Rhys-Meyers (Chris Wilton), Scarlett Johansson (Nola Rice), Emily Mortimer (Chloe Hewett Wilton), Matthew Goode (Tom Hewett)...

Scénario: Woody Allen
Directeur de la photographie : Remi Adefarasin

match pointNon, ce n'est pas un film hollywoodien, non ce n'est pas un film des années cinquante, non ce n'est pas un film sur l'adultère. C'est beaucoup plus que cela. C'est un film qui ne se résume pas. C'est une oeuvre. Comme Wong Kar-wai poursuit dans 2046 l'ombre magique de In the Mood for love, Allen revient ici sur le propos social de Crimes et délits : y a-t-il un châtiment pour le crime bourgeois ? Et la réponse est la même, les policiers les mêmes, l'oubli égal, un nom gommé. Dans Crimes et délits, la fête de mariage continuait sans que personne ne s'inquiète de l'absence d'une personne qui n'avait demandé qu'à apparaître. Dans Match point, quelques larmes perlent à peine sur les visages de l'entourage - nous dirons que l'effroi est passager, un moment de transpiration - mais Nola n'est au fond qu'un mauvais souvenir et c'est encore la musique, cette fois de l'opéra, qui emporte tout dans l'oubli : et c'est la Traviata, hasard dira Allen ?, où Verdi adaptait La Dame aux Camélias d'Alexandre Dumas fils en opéra politique : l'histoire d'amour d'une courtisane, Violetta, et d'un fils de bourgeois, Alfredo, promis à un autre avenir, extase à laquelle Violetta résiste avant d'y sombrer, comme Nola devant Chris, et que la bonne morale lui ravit, quand le dernier acte se referme sur le carnaval masquant la mort de la sacrifiée. Match point s'ouvre sur une balle de tennis et sur Dostoïevski, sur le jeu du hasard et du destin... et tout ce qui suit est saisissant d'émotion et de vérité. Un homme, Irlandais, renonce à sa carrière de tennisman, devient professeur de tennis à Londres et se laisse embarquer dans un mariage d'argent qui l'assoit dans un fauteuil d'homme d'affaires. Une comédienne sur la touche quitte les États-Unis pour retenter sa chance à Londres. Leurs routes se croisent. Acteurs éblouissants qui campent la lâcheté si actuelle d'une société frileuse et cupide, où la misère est si dure à quitter qu'une vie ne vaut pas cher pour qui ne veut pas revenir en arrière. Une société où les rails sont là et vous attendent, et où l'on vous encercle comme les complices d'un complot latent et puissant, où les champions sont rares et le tamis ingrat, où la passion n'est pas viable pour tout le monde. Un film sur la pauvreté, sur le déni de soi, sur les ongles rongés de ces physiques à la beauté si universelle et si intemporelle qu'elle est hissée à l'autel du sacrifice, comme dans la Traviata. Jonathan Rhys-Meyers, en amant divisé, nous fait penser à Marlon Brando et à James Dean, on ne trouve pas les mots pour définir la beauté déchirante de Scarlett Johansson en comédienne empêchée. C'est aussi une oeuvre sur le miroir, car, au risque d'être explicatif, il faudra tout de même dire que ces deux-là se reconnaissent, et que c'est peut-être bien cela l'amour, nous dit Woody Allen, une reconnaissance en milieu étranger.
Dans Crimes et Châtiments, Razoumikhine, l'ami de l'étudiant Raskolnikov, le définissait ainsi : « Sombre, triste, altier et fier ; dans les derniers temps et peut-être même avant, impressionnable et hypocondriaque. Généreux et bon. Il n’aime pas exprimer ses propres sentiments… Terriblement refermé. Tout l’ennuie ; il demeure étendu sans rien faire ; il ne s’intéresse à rien de ce qui intéresse les autres. Il a une très haute opinion de lui-même, et, semble-t-il, non sans raison… ». Raskolnikov tuait une vieille usurière pour la voler... avant de commettre un second meurtre. Que fera Chris, marchant sur les pas de ce héros dont il avait frôlé le livre ?
Jean Genet écrivait que dans la vie tout se paie, le bien comme le mal mais que le mal est plus cher. En cela la société a, ose-t-on prétendre, évolué, le mal nous dirige en nous proposant sous bien des formes des filets de protection, comme le beau-père de Chris qui remonte dans les mêmes mailles un nouveau fils à modeler et un petit-fils innocent. C'est elle que montre Woody Allen, cette société perverse, en maître du détail, tel Dumas, tel Verdi. Et si Dieu allait se rhabiller dans Crimes et Délits, où Allen disait à travers sa tante May qu'un bon punch vaut parfois mieux qu'une simple prière, Dieu ne décide même plus de quel côté tombera la balle parce qu'il sait que, de toute façon, le gagnant du set sera toujours le même. Dieu tourne le dos et "Personne n'a jamais demandé à être remboursé" dit Nola à Chris dans un des plus beaux moments de cette suite d'observations vertigineuses. Personne ne le demandera à Allen non plus, il signe là, au sommet de son talent, un de ses plus grands films.

Michel MARX






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