La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : Paranoid Park de Gus Van Sant

Paranoid Park de Gus Van Sant

Drame français, américain - Année de production : 2007 - Date de sortie : 24 Octobre 2007 - Durée : 1h 25min.

Réalisation : Gus Van Sant
Scénario : Gus Van Sant (d'après le roman éponyme de Blake Nelson)

Lieux de tournage Portland, Oregon, USA.

Interprètes :
Alex : Gabriel Nevins
Jared : Jake Miller
Inspecteur Richard Lu : Daniel Liu
l'agent de sécurité : John Michael Burrowes
Jennifer : Taylor Momsen
Macy : Lauren McKinney
Christian : Winfield Jackson
Paul : Joe Schweitzer
La mère d'Alex : Grace Carter
Scratch : Scott Green
Le père d'Alex : Jay 'Smay' Williamson
...

Directeurs de la photographie : Christopher Doyle et Kathy Li
Directeur artistique : John Pearson-Denning
Décorateur : Sean Fong
Réalisateur/Concepteur de story-board : Dan Schaefer
1er assistant réalisateur : Jonas Spaccarotelli
2ème assistant réalisateur : Kyle Lemire
Ingénieur du son : Felix Andrew
Directrice du casting : Lana Veenker
Chef accessoiriste : Drew Pinniger
Bruiteurs : Pascal Chauvin et Franck Tassel

Production : MK2 Productions, France
Distribution : MK2 Diffusion (France) - IFC Films (USA)
Attachés de presse : Jérôme Jouneaux, Isabelle Duvoisin et Matthieu Rey

Prix du 60ème Anniversaire au Festival de Cannes 2007

Paranoïd Park

En 1980 Ferré chantait La violence et l'ennui. Vingt-sept ans plus tard c'est au tour de Gus Van Sant de mettre ce binôme en musique - car son film est très musical, sorte de tracé de sa propre nostalgie discographique peut-être. Dans les interviews il ne cache pas en tout cas qu'il ne voit pas tant de différence entre sa jeunesse et celle d'aujourd'hui. Même désespoir ? Il filme (Christopher Doyle est aussi le directeur photo de Wong Kar-waï), dans le silence (hâché si curieusement au début par de troublantes bribes de phrases en français, sorte de sésame pour un voyage dans un traumatisme d'époque) que nous n'avions pas oublié d'Elephant, des esprits vides parce que les têtes sont trop encombrées. Trop pleines de mayonnaise écoeurante, de hamburgers, sodas et milk-shake consommés à la va-vite au volant d'une voiture ou sur une table de cantine ou de snake, solitudes forcées, parce que les cellules familiales ont explosé, parce que les enseignants soliloquent, parce que les sans-abris sont légion, parce que la drogue est à toutes les croisées de chemins et de bras, et la répression aussi. "A quoi servent les menottes ?" demandent les adolescents persifleurs à l'inspecteur chargé de trouver qui a provoqué la mort d'un vigile dont le corps a été sectionné par le passage d'un train à Portland, dans l'Oregon, à quelques mètres de la piste de skateboard surnommée Paranoid Park (ce qui nous vaut un flash back cauchemardesque que l'on n'est pas prêt d'oublier). Mais ce n'est pas un fait divers de plus qui va changer quelque chose au sentiment de ces jeunes sur le monde où ils glissent, "communauté de skateurs" comme les a baptisés, même s'ils jurent ne pas se connaître, le flic qui attend que la mouche vienne se coller à l'appât de ses yeux vitreux. D'ailleurs ils préfèrent en rire, ils sont au-dessus des lois, patineurs contemporains. Mais comment respirer dans ce béton en forme de vrille paranoïaque où vertige de la prouesse et danger volent ensemble à quelques centimètres du sol, la main sur la planche ? Alex, seize ans, a tué, nul doute, mais en se défendant. Pourquoi ne parle-t-il pas tout de suite ? Parce qu'il n'a pas d'interlocuteur de confiance. Et ce n'est pas sa petite amie, avec ses sursauts de paupières qui, croit-elle, lui donnent un air intelligent, qui peut entendre le chaos intérieur qui étouffe ce doux garçon qui a eu un geste de trop. Non, ce sera une autre, moins attractive à cause de malheureux boutons mais bien plus attentive et perspicace, meilleure, qui lui donnera un moyen de mettre en mots ce qui l'a isolé du monde et lui fait entendre désormais les sons comme un brouhaha lointain. Gus Van Sant nous dit-il que la jeunesse est groggie par la violence urbaine ? Oui, mais il nous la montre aussi sexuellement mal définie - regards ambigus entre garçons, amis et rencontres, images floutées qui de loin nous rappellent certains moments de Mort à Venise - même fragilité androgyne chez ce Tazio post-moderne, acteur non-professionnel (recruté comme les autres sur Myspace) qui incarne à merveille cet incroyable mélange de culpabilité et d'innocence, cette paranoïa actuelle légitime et sans issue. L'esthétisme de Gus Van Sant n'est plus à prouver. Une fois encore, il excelle à suivre la traversée interminable des couloirs par ces corps d'adolescents de tous les probables, arrêtés par instants par le claquement d'un casier, une présence, un reproche féminin, une voix dans un haut-parleur, la loi. Gus Van Sant en oublie presque sa narration, se laissant lui-même happer par ce précipice où il nous kidnappe parfois avec un peu d'exagération, parce que l'on voudrait reprendre le fil du suspense qu'il a mis en place avec sa drôle de chronologie qui nous rudoie et nous séduit à la fois (couloir interne de la mémoire parcellaire d'Alex), et il nous ralentit, nous ralentit... expert en malaise. Un suspense volontairement malmené parce que le message va au-delà d'une réponse, avec cette aisance talentueuse. Il est vrai que peu de cinéastes, même s'il y en a quelques autres, filment avec autant de poésie noire (ici en super 8 et en 35 mn) le gouffre d'une génération en état de choc où le gore est à la fois un exutoire et le reflet d'une maladie commune, celle d'avoir perdu ses repères et de chercher en des figures acrobatiques, encore et toujours, à atteindre le ciel, et le salut.

Michel MARX

site officiel du film : www.paranoidpark-lefilm.com/

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