La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : Paupières bleues - Párpados azules - de Ernesto Contreras

Paupières bleues - Párpados azules - de Ernesto Contreras

Comédie dramatique mexicaine - Titre original : Parpados azules - Année de production : 2007 - Date de sortie : 14 Novembre 2007 - Durée : 1h 38min.

Réalisation : Ernesto Contreras
Scénario : Carlos Contreras

Avec :
Cecilia Suarez dans le rôle de Marina Farfán
Tiare Scanda : Lucía
Andrés Montiel : L'homme du parc
Luisa Huertas : Mercedes
Ana Ofelia Murguia : Lulita
Magali Boysselle : La réceptionniste des Assurances Colinda
Enrique Arreola : Víctor Mina
Laura Padilla : La femme du parc
Juan Antonio Llanes : Le gérant du café
...

Directeur de la photographie : Tonatiúh Martínez
Compositeur : Iñaki Cano
Monteur : Ernesto Contreras et José Manuel Craviotto
Directrice artistique : Eloisa Fernández
Chef décoratrice : Ericka Avila
Maquilleuse : Vanessa Campos
Directrice du casting : Andrea Abbiati et Isabel Cortazar

Production : Agencia SHA, Mexique
Distribution : Colifilms Diffusion, France
Attachée de presse : Isabelle Buron

Festival international de Guadalajara, Mex, 2007
Meilleur film, Meilleur Scénario,

Prix « Mezcal » (Jury jeune) Meilleur film mexicain

Prix de la presse : Meilleur film, meilleur réalisateur, meilleure actrice, meilleur acteur

Mention spéciale au Festival de San Sebastian

Film recommandé pour les Golden Globe Awards 2008

Paupières bleues

Premier long-métrage d'un réalisateur qui voulait mettre en scène une histoire simple et auquel son frère, scénariste du film, raconta avoir vu à la télévision une annonce pour un concours dont le prix était un voyage pour deux. Ce frère se demandait alors avec qui, s'il gagnait un tel prix, il partirait. Et c'est ce qui arrive à cet héroïne qui ressemble à tout le monde, à tous les gens seuls, à tant de destins des grandes villes (et Mexico se pose là comme ville tentaculaire) : elle gagne un voyage pour deux dans un endroit paradisiaque (et sans doute surfait) : la Playa Salamandra.

Elle, c'est Marina (un prénom prédestiné pour gagner un voyage à la mer) qui n'arrive pas à désigner un partenaire de voyage à l'agence où on lui remet son package : un séjour entièrement gratuit avec animation dauphins. Ce n'est pas grave lui dit l'employée, elle a du temps pour décider de l'heureux bénéficiaire qui l'accompagnera. Mais Marina n'a pas d'amis, une ancienne connaissance est partie à l'étranger apprend-elle... alors sa soeur peut-être... mais non, le ménage de celle-ci bat de l'aile et elle voudrait les deux billets pour tenter de le remettre en route, ce qui n'est pas possible, le prix n'est pas cessible. Marina décide alors d'inviter Victor, un parfait inconnu qui l'a abordée dans une brasserie, tout petit assistant dans une très grande compagnie d'assurance où personne ne sait qui il est, à partir avec elle. Ils vont tenter de s'apprivoiser avant le départ, une fameuse décision mais une bien difficile entreprise tant leur célibat les a endurcis. De la solitude ils en ont tant accumulé - et pourtant ils ont quoi, la trentaine un peu tassée... - que lui a bien du mal à donner - on le giflerait si on pouvait pour qu'il sorte de son immobilisme, de sa petite routine - et que sa seule conversation est pour évoquer d'anciennes copines de classe dont chaque fois Marina lui confie qu'elle ne se souvient pas; et qu'elle, Marina, n'a pas les armes pour se défendre contre ce silence qui pèse entre eux, un silence duquel elle est trop coutumière pour le dénoncer....

Tristesse, poisse réciproque et contagieuse, même leurs gestes sont terriblement froids, tellement ils ont honte d'eux-mêmes, de leur corps, de leur visage... miroir, miroir, pourquoi suis-je si humain et si seul ? pourquoi en suis-je arrivé là ? disent tous les moments de ce film audacieux qui ne fait aucune concession et n'est pas non plus faussement pudique. Du désir ils en ont, et le réalisateur le filme, mais ils ont pris l'habitude de le vivre en solitaire. In the mood for love version trash, La petite fille aux allumettes version mexicaine, un brin d'onirisme avec ce parallèle qui suit la trame principale jusqu'au bout, montrant Lulita, la patronne de la maison de mode où Marina est employée, philosopher en vain avec sa garde-malade qui ne comprend pas sa nostalgie de la jeunesse et sa conscience aiguë des occasions perdues. Nous, nous la comprenons, nous la prenons en plein dans l'estomac le long de ce parcours filmique sans faute où pèse la blessure qu'infligent les capitales contemporaines à leur lot de délaissés.

Misère des appartements, des fleurs qui fanent, des économies craintives, du goût pour les cocktails colorés qui sont tant liés à l'idée de fête et par conséquent de la privation, misère des petites vies en panne, comme l'est une voiture sous la pluie où les deux protagonistes scellent un pacte, un pacte qui ne résoudra sans doute pas le goût qu'ils ne savent pas définir d'un ratage métaphysique et injuste. Marina est interprétée par la talentueuse Cecilia Suarez (elle débute au cinéma en 1999 dans Sexo, pudor y lagrimas de Antonio Serrano, puis elle tourne entre autres dans Fidel de David Attwood en 2002, dans Trois enterrements de Tommy Lee Jones, dans Solo Dios sabe de Carlos Bolado en 2006, elle a également reçu dans l'Illinois son diplôme d'art dramatique avec honneurs et a reçu le prix Jean Scharfenberg, récompensant la meilleure élève de sa génération). Victor est interprété par Enrique Arreola (vu entre autres dans Temporada de patos de Fernando Eimbcke en 2004, plus récemment dans La Zona de Rodrigo Pla, film primé à Venise et à Toronto, et doté aussi d'une sérieuse carrière théâtrale). Ensemble ils représentent comme les deux faces d'une même envie de bonheur abandonnée ils ne savent plus trop quand mais il y a longtemps. Ils semblent regarder par la fenêtre à quel moment tout possible leur à échappé, comme s'ils allaient voir passer la réponse. Victor dit à Marina, alors qu'il n'est pas sûr de la connaître, qu'elle avait l'air plus joyeuse du temps de l'école. Même s'il se trompe de jeune femme, il ne se trompe sûrement pas dans son interprétation aussi maladroite cependant que le seront toutes ses réactions.

Et ce sont leurs deux maladresses qui les rapprochent, vues avec humanité par la fine mise en scène qui empêche le film d'être plombé par ce constat de la tristesse contemporaine et peut-être au fond intemporelle. "Antithèse de la comédie romantique traditionnelle" dit Ernesto Contreras (un nom prédestiné pour les antithèses). Il n'a pas tort, et c'est ce qui nous rend attentif à tous ces moments qui semblent en effet prendre à revers tout un cinéma des bons sentiments. Ici ce sont des oiseaux en cage qu'observe la caméra, des oiseaux auxquels on ouvre la porte et qui n'ont pas le réflexe de s'envoler, anesthésiés par la captivité endurée. Ernesto Contreras ne triche pas, ses acteurs non plus. Rare et appréciable.

Michel Marx

 

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