La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : Poetry de Lee Chang-Dong

Poetry de Lee Chang-Dong

Long-métrage sud-coréen . Genre : Drame psychologique. Année de production : 2009
Date de sortie France: 25 août 2010
Durée : 02h19min

Écrit et réalisé par Lee Chang-Dong

Interprètes :
Yoon Jung-hee - Rôle : Mija
David Lee - Rôle : Wook
Kim Hira - Rôle : Le président
Ahn Naesang - Rôle : Le père de Kibum

Directeur de la photographie : Hyun Seok Kim
Chef éclairagiste : Kim Bada
Coiffeuse : Hwang Hyunkyu
Chef décorateur : Sihn Jeomhui
Monteur : Kim Hyun
Ingénieur du son : Lee Seungchul
1er assistant réalisateur : Park Jungbum
Maquilleuse : Hwang Hyunkyu
Costumier: Lee Choongyeon

Producteur : Lee Joondong

Coproducteur délégué : Michel Saint-Jean

Distributeur : Diaphana Distribution

PoetryD'abord écrivain, Lee Chang-Dong est venu au cinéma dans les années 80 mais s'est fait remarquer surtout en 2007 en réalisant Secret Sunshine où déjà une femme et un enfant nous emmenaient vers des confins où vie et drame tissaient une émotion particulière.

Émotion particulière ici aussi car la construction de ce film a en effet quelque chose de littéraire (mais il est aussi pleinement cinématographique, horizons immenses et verdoyants autour d'une petite ville de la province du Gyeonggi subtilement rendue à l'écran, avec ses couleurs et ses formes de carte postale pourtant si réelles et attachantes, sa vie de quartier, ses destins étroits, peut-être simplement le dessin bouleversant d'un autre monde qui nous est proche, nature qui donne le vertige, implacabilité des espaces, parfois serrés telle la baignoire d'un vieil infirme à laver, parfois ouverts comme l'eau du fleuve Han et sa matière à ensevelir tous les espoirs), la structure nous donnant pas à pas les éléments qui vont faire sens.

Tout comme l'élégante héroïne de 66 ans qui n'est plus trop sûre de son âge (aussi élégante que la Mme Chan de In the mood for love de Wong Kar-wai, aussi drôle et déterminée, dans sa délicatesse éclairée, que la vieille Maude d'Harold), Mija, atteinte des débuts de la maladie d'Alzheimer, prend le poids des choses et des liens qui sont cachés derrière les choses, à mesure que les disparitions, des mots et des gens, ici une petite fille que la dernière image imprime comme une signature, lui permettent de rétablir une justice dans un monde où la réalité n'en a cure. Parce qu'une case manquante, un mot qu'elle oublie, c'est aussi un nouvel espace qui s'ouvre devant elle, une nouvelle appréhension de l'existence, et, pas loin, le déferlement des vérités que les mots justement cachaient. Elle vit avec son petit-fils collégien, parce que sa fille doit travailler loin et ne peut s'en occuper. Elle le nourrit, sans aide de sa fille, et fait la garde-malade d'un vieux riche et le ménage pour subsister. Hasard déterminant, elle prend connaissance d'un cours de poésie et s'y inscrit.

Et Mija, si fine, découvre que cet adolescent qu'elle "subit", "supporte", "accompagne", fruit d'une époque sans valeurs, où la poésie est remisée aux oubliettes ou aux arrière-salles fréquentées par des solitudes en manque de confession, cache aussi quelque chose : son potentiel de destruction qu'il a mis à exécution pendant qu'elle cherchait le bon mot sans le trouver, parce qu'écrire un poème, ce n'est pas si facile dans un monde qui n'en a cure...

Dignement, lentement, le film dure 2h19, la matière filmique semble se malaxer comme l'eau du fleuve Han, nous engourdir et nous happer, nous étirer dans les vaguelettes, nous retourner et nous apprendre que le temps répond aux silences.

On retiendra également une interprétation excellente, les dos se courbent en signe de politesse mais on y lit aussi ce qu'ils essaient lâchement d'écraser, les regards se tordent avant les aveux qui demandent à mûrir avant de s'exprimer, le plus indélicat, un flic gouialleur, se révélant le plus droit. Oui c'est autour de ces gestes à décrypter, de cette intégration palpable des bonnes mesures que l'on doit à la vie, que se distille ce film qui est un poème en lui-même où l'allitération est peut-être la figure de style du récit, le serpent qui siffle sur nos têtes étant ce que les bruits du nouveau monde, internet, les jeux vidéos, le rejet des adultes par une jeunesse râleuse et hagarde à force d'être groggy de virtuel, et l'argent pour tentative de nouvelle valeur, envoient comme un message inversé dans une bouteille à la mer, où s'efface si tristement la calligraphie d'une harmonie violée. Un film vaste.

Michel MARX

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