La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : Road to Nowhere de Monte Hellman

Road to Nowhere de Monte Hellman


Long-métrage américain. Genre : Thriller psychologique

Année de production : 2010 - Date de sortie cinéma : 13 avril 2011
Durée : 02h01min

Réalisé par Monte Hellman
Scénario : Steven Gaydos

Interprètes :
Shannyn Sossamon : Laurel Graham / Velma Duran
Tygh Runyan : Mitchell Haven
Dominique Swain : Nathalie Post
Cliff De Young : Carry Stewart / Rage Tachen
John Diehl : Bobby Billings
Waylon Payne : Bruno Brotherton
Fabio Testi : Nestor Duran

Monteuse : Céline Ameslon
Compositeur : Tom Russell
Directeur de la photographie : Joseph M. Civit
Mixage : Laurie Post
Ingénieur du son :Richard Gavin
Effets spéciaux : Robert Skotak
Production : Monte Hellman, Melissa Hellman, Steven Gaydos
Distributeur : Capricci Films

Lion d'Or Spécial à la Mostra de Venise 2010

Road to nowhereLa lenteur des premiers plans - le film est tourné avec un appareil photo avec option cinéma, le Canon 5D que l'on peut s'offrir pour 2000 euros (rien qu'en cela la conscience de la modernité absolue et du recours à un modèle économique provocateur - et pourtant quelle beauté dans les images, quel sens du cadre, quelle magnificence de la perspective - est une signature en forme de détermination digne, sereine et vertigineuse, et un geste sans aucun doute initiateur) est le premier cadeau qu'offre ce film, premier tourné avec cet appareil.

Et rien ensuite ne nous déçoit car ce Monsieur (78 ans) est un cinéaste qui a de la hauteur. Hauteur d'une distance forcée par sa propre histoire, hauteur morale, philosophique, folle et folk quand l'homme dit ne pas s'être départi de sa croyance et de son désir, n'avoir pas pu tourner pendant tellement longtemps que si le regard n'a pas changé le visage a vieilli, mais pour, de par l'acte créatif - donc dans l'âme - se sentir jeune et présent. Cette lenteur qui, si l'on a beaucoup évoqué David Lynch en parlant de Road to Nowhere (qui signifie Route pour Nulle part mais que l'on pourrait phonétiquement traduire par Route pour ici maintenant), pour la question du double qui traverse Mulholland Drive et nous l'a rendu éternel, comme le sont les films quand ils sont des diamants taillés par des orfèvres incontournables, n'est pas sans évoquer non plus la puissance d'Antonioni dans cette réserve des événements.

Au fond Hellman, d'entrée, se pose en maître en sa façon d'exiger notre patience, de nous asseoir vraiment, de ne pas nous chahuter par du mouvement intempestif, de l'esbroufe contemporaine, du signe fast-food même et surtout si tout se passe en Amérique. Non, le signifiant chez Hellman est dans la référence, donc dans l'amour filmique, et toujours dans la contre-culture.

D'ailleurs son histoire est une histoire d'amour - comme tout grand film. Ici la fascination d'un réalisateur pour une femme - et ce n'est pas un hasard si l'on se permet, en une petite parenthèse - difficile de ne pas le faire - de revenir sur la carrière-vie de Monte Hellman. Il fut en effet amoureux de Laurie Bird, ex mannequin, actrice de Macadam à deux voies, son road-movie sorti en 1971. Le terme n'existait pas encore et Hellman se recommandait alors de la Nouvelle Vague et vénérait "Le sens du temps continu". Il allait vivre avec Laurie Bird qui le remplacerait bientôt par Art Garfunkel, se suicidant à 25 ans dans leur appartement, comme un oiseau plein de couleur disparaît dans le firmament des rêves entachés. Depuis Silent Night, Deadly Night 3: Better Watch Out! (sorti en 1989, échec commercial) il n'avait pas pu tourner - pendant 23 ans! (hasard de la proximité des chiffres) - parce que le monde de la production ne lui en laissait pas la possibilité - et aucune haine primaire contre Hollywood dans Road to Nowhere, non mais un rejet opéré dans la classe absolu d'un homme qui n'a pas baissé les bras et crie toujours sa passion pour la matière iconique (et la musique) - prisme des réalités, représentations en miroir, kaléidoscope de la fascination pour le trompe l'oeil constitutif du 7ème art, construction en abîme où celui qui filme celui qui filme nous perd comme il est en son destin perdu, et l'avoue en son assurance intérieure et sa désespérance spiralique, démontrant que le geste reste toujours pur quand il est celui de l'artiste face à ses démons, et à ses déesses.

Le personnage-cinéaste du film, nommé Haven, ancien pseudonyme de Hellman, tombe raide dingue de Laurel, une actrice qu'il préfère à Scarlett Johansson qui avait pourtant accepté le rôle et offert une belle ristourne, comme en des temps de soldes. Mais c'est le regard lourd et cubain de Laurel qui l'emporte, emporte Haven et Hellman, et nous. Inconnue au passé trouble, coïncidence avec le rôle qui lui est proposé dans le polar d'Haven, elle incarne la femme fatale, chic et enfantine par certaines de ses réactions, alternativement lumineuse et énigmatique, coupable d'un échange de corps dans une affaire politique... substitution qui est la marque de fabrique du film sur le film... et la mort toujours tel un symbole (ou la mort symbolique comme dans Le Septième Sceau de Bergman, une des références insérée dans le montage de Road to Nowhere)...

Monte Hellman veut aussi nous montrer comment le système aujourd'hui - rien de nouveau mais la loi demeure et il est toujours bon d'en dénoncer le fait - tente d'imposer les lois d'un marché aux esclaves, marché de dupes où les stars répondent peut-être à un désir de confort d'un public lobotomisé, Laurel incarnant le personnage de Vera (qui vivra Vera ?), visage qui ne quittera plus l'obsession de Haven, à tel point que - et c'est la part comique du film - ses collaborateurs tenteront avec tact de le convaincre de tourner de temps à autres des contre-champs pour que l'écran laisse apparaître d'autres visages que celui de sa muse.

Mais c'est elle qui demeure, qui demeurera au-dessus, au-dedans, au-delà de toute explication rationnelle. Vampirisme ou empirisme, lecture inductive ou instinctive, passion dévorante et dont l'ombre scintille comme une lumière dans un tunnel où passent et trépassent les amours sans fin. Et si Vera ne vivra pas elle sera toujours présente.
Vive les chefs-d'oeuvre !

Michel MARX


Road To Nowhere Bande Annonce VOST par Sebiwan67 


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