La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : Rue Santa Fe de Carmen Castillo

Rue Santa Fe de Carmen Castillo

Documentaire - Pays : France - Chili - Titre original : Calle Santa Fe - Année de production : 2006 - Date de sortie : 05 Décembre 2007 - Durée : 2h43min.

Scénariste et réalisatrice : Carmen Castillo

Directeurs de la photographie : Ned Burgess, Raphael O'Byrne, Arnaldo Rodriguez et Sebastian Moreno
Compositeur : Juan Carlos Zagal
Monteuse : Eva Feigeles-Aimé
Monteur son : Damien Defays
Mixage : Jean-Jacques Quinet
Ingénieur du son : Boris Herrera et Andrei Carrasco
Etalonnage : Eric Salleron
Directeur de production : Sophie de Hijes
Producteur : Serge Lalou et Christine Pireaux
Activités société : Production Les Films d'Ici, France - Institut National de l'Audiovisuel (INA), France - Les Films de la passerelle, France - Parox et Love Stream productions.agnès.b
Producteurs délégués : Serge Lalou / Chritine Pireaux / Sergio Gandara
Distribution : Ad Vitam, France
Exportation : Wild Bunch
Attachée de presse : Marie Queysanne

Prix du Public - Festival d’Automne de Gardanne
Prix du Public - Festival CineHorizontes de Marseille
Grand Prix - Festival de Copenhague

Rue Santa FéLa vérité d’une femme chilienne, Carmen Castillo, qui survit à son compagnon, Miguel Enriquez, dirigeant du MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire), chef de la Résistance contre la dictature de Pinochet, mort au combat, rue Santa Fe, dans les faubourgs de Santiago du Chili, le 5 octobre 1974, l'arme à la main. Militante du MIR qui a travaillé à La Moneda auprès du Président Salvador Allende en 1970, expulsée de son pays après l'assaut de la junte où meurt Miguel, Carmen Castillo, perdant, à la suite de ses blessures, l'enfant qu'elle portait de lui et qui allait presque naître, vit l'exil à travers l'Europe et finit par s'installer en France où, historienne, elle écrit des récits et réalise des documentaires pour la télévision. Mais son combat ne s'arrête pas, elle continue à soutenir de si loin et de si près le mouvement qui est le symbole de sa vie, puis lutte en vain pour récupérer la maison où tomba Miguel et en faire un centre culturel. Alors il y a sa mère qui lui écrit qu'elle aurait pu tourner la page, il y a ce jeune militant qui lui dit qu'il faut s'attacher davantage aux luttes actuelles qu'à la commémoration d'un lieu... il y a sa fille qu'elle a laissée dans un foyer, à la Havane, comme d'autres militantes l'avaient fait à l'époque, quand la lutte leur demandait ce sacrifice. C'était pour les protéger, pour se donner entièrement à la cause, au retour... Et vient la parole de tous ceux que rencontre la réalisatrice, de ces enfants qui n'ont pas surmonté ce choix imposé à eux, de ces militants qui se demandent si la révolution valait tous ces sacrifices, de celles qui recommenceraient tout de la même façon si c'était à refaire, de celles et ceux qui continuent, des parents de disparus, des voisins, de ceux qui étaient trop petits pour se rappeler, de ceux qui étaient si petits qu'ils se rappellent... Entretiens déchirants, voix magnifique et digne, rocailleuse comme la roche mille fois lavée et toujours solide (qui nous rappelle parfois celle de Marguerite Duras) de celle qui marche, tourne, ombre d'elle-même dans les paysages et les couleurs d'un monde où demeure l'impact des balles, où le fil poétique qu'elle tisse, avec cet accent de la douleur qui nous donne la sensation de l'accompagner, ordonne une réflexion intègre sur le rapport entre l'histoire personnelle et le destin collectif. On ne saurait quelles phrases citer, tant elles nous laissent chaque fois au bord des larmes, sans coups bas car jamais Carmen Castillo ne va trop loin dans l'émotion qui deviendrait alors facile, manipulatrice. Non, maître du montage, elle sait aussi laisser venir les rires, les embrassades chaleureuses, les lueurs de la pluie, des murs, des paysages et des visages saisis dans ce qu'ils portent de promesses. Il y a dans ce film vivant qui nous parle de la mort, tout ce qu'elle nous apprend mais aussi ce qu'elle découvre, car tandis que nous avançons dans le récit, Carmen Castillo grandit aussi, à écouter les témoignages, les secrets, la mémoire des justes, allant jusqu'à reconnaître ses erreurs, ses omissions, toutes les pièces de la maison de son drame. Alors on souffre, non pas du temps du film que l'on ne sent pas pesant parce qu'il a la dimension d'un souffle qui a besoin de cet espace-là pour faire le point, mais de la misère du monde, de la fragilité des luttes et de ceux qui n'en revinrent pas, de la liste des torturés, des disparus et de cet acharnement militaire qui semble après tant d'années ricaner encore du faible, du pauvre, de l'idéaliste. Miguel Enriquez n'aurait pas aimé qu'on l'élève en monument de la mémoire mais Carmen, qui le reconnaît, est pourtant heureuse de le retrouver à travers les hommages qu'on lui rend, ajoutant le sien, si plein d'un amour inaltéré même si l'existence a continué, elle le confie aussi, là encore honnête envers elle-même et devant nous. Elle semble tout dire, ici, dans ce large et précis geste en images. Carmen Castillo, qui porte le nom d'un chateau et se bat pour une maison qui abritait toute la simplicité d'une vraie famille, rescapée d'un temps qui n'est pas si révolu, parle de la lutte armée, de l'engagement politique, mais aussi de la lutte quotidienne de la vie, du rapport à l'autre, du choix d'aimer.

Michel MARX


Bande annonce sur allociné: www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18769908&cfilm=110258.html

Critique de Sandrine Roux : La graine et le mulet d'Abdellatif Kechiche et Rue Sante Fe de Carmen Castillo

Les deux très beaux flms récents, "La graine et le mulet" , fiction d'Abdellatif Kechiche et "Rue santa fe", documentaire de Carmen Castillo, me semblent intéressants à mettre en regard, car les deux opèrent un mélange des genres et un ont un rapport au temps qui les rend singuliers. La graine et le mulet tient du documentaire tant les acteurs y sont libres, les paroles spontanées ; Carmen Castillo, dans rue santa fe, tente de reconstituer un puzzle, d'écrire à travers de multiples points de vue la version "définitive" d'une histoire (une fiction), son histoire, celle de l'assassinat de son compagnon, qu'elle n'a pas réellement vécue car elle même était blessée, inconsciente…
On comprend cette recherche qui lui permettrait de clore ce chapitre de sa vie, de tourner la page. Mais Carmen Castillo est profondément honnête et nous fait partager toutes ses errances, ses doutes, toutes les contradictions et finalement une forme d'échec. Il n'y a pas une unique version ; on ne peut mettre de point final à l'histoire, grande ou petite, (les morts même survivent au travers de leurs idées) la vie continue, toujours.
C'est cette vie même que diffuse intensément le film de Kechiche ; rien n'y est figé, fixé, fabriqué… aucun des sujets traités n'aboutit à une prise de position tranchée (la famille, le clan, est un refuge chaleureux autant qu'une source d'exclusion).
Les mouvements de caméra, le fil des discours sont soutenus par la même respiration, très humaine (on en sort en ayant physiquement l'impression d'avoir pris un bol d'air). Kechiche offre à ses personnages un espace et un temps qui leur donne une grande liberté, permet toutes les nuances, aucun n'est enfermé dans un comportement univoque ; tour à tour tyranniques, généreux, enfantins, mesquin, manipulateurs, médisants puis fraternels, aimants, parfois dans la même scène…
Une autre similitude est la présence de la mort (beaucoup plus dans le film de Castillo, bien sûr), qui est le contrepoint de la vie et lui donne sa valeur.… chacun des films dure environ 2h30, et ce n'est pas anodin, ils sont par cela même "hors normes", signe de la grande générosité des réalisateurs.
("Nous ne pouvons vivre activement qu'en étant portés vers l'inconnu, vers ce que nous ne comprenons pas encore, en prenant des risques. Nous avons besoin à la fois de nous connaître le mieux possible et de nous comprendre de manière assez insuffisante pour laisser de la place à l'aventure, à l'imagination et à la séduction". Alain Touraine)

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