La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : Sangre de Amat Escalante

Sangre de Amat Escalante

(Drame mexicain - sortie France 1er février 2006 - Année de production : 2005 - 1h30)

avec Cirilo Recio (Diego), Laura Saldaña (Blanca), Claudia Orozco (Karina)

Scénariste : Amat Escalante
Directeur de la photographie : Alex Fenton
Monteur : Amat Escalante
Chef décoratrice : Daniela Schnaider

Producteur : Amat Escalante, Jaime Romandia
Production : Mantarraya Producciones , Mexique - Tres tunas, Mexique - No Dream Cinema, Mexique - Hubert Bals Fund , Pays-Bas - Estudios Churubusco Azteca , Mexique - Ad Vitam , France
Producteur associé : Carlos Reygadas
Distribution : Ad Vitam, FrancePrix FIPRESCI de la critique internationale (Cannes 2005, section Un Certain Regard).

Sangre

Amat Escalante fut assistant réalisateur sur Batalla en el cielo, le deuxième film de Carlos Reygadas (dont le premier était Japon en 2002), présenté aussi en 2005 à Cannes. C'est la première chose à dire tant la filiation est frappante. Carlos Reygadas est d'ailleurs co-producteur de Sangre. Ensuite on doit savoir qu'Amat Escalante a vingt-sept ans et que Sangre est son premier long-métrage. Félicitations, le terme est faible, à ce jeune et talentueux cinéaste qui, comme Reygadas dans Batalla en el cielo, ouvre ou ouvre de nouveau des voies à l'expression cinématographique. Car dans Sangre, pas un plan n'est inutile, pas une visée ne se révèle faible, la caméra est un oeil braqué sur la pure et dure réalité qui se cache misérablement derrière tant de portes, la nôtre ne cesse-t-on de se dire, plaqués que nous sommes pendant 1h30 par tant de radicalité éclairée. Regard sur un plat non terminé qui part à la vaisselle, sur un couvercle de poubelle un peu sale, sur une serviette qui pend au porte-serviette de toutes les déprimes et de toutes les pendaisons, de toutes les vacuités, de tous les meurtres silencieux, de tous les appels au secours murmurés et d'emblée inutiles dans le vide des solitudes implacables de nos sociétés perverties où il ne nous reste que les séries télévisées pour exutoire, le Coca-Cola et les chips comme réponse aux tacos qu'on laisse brûler comme les derniers représentants d'une culture violée. Sangre c'est justement l'absence de chaleur et le fait qu'il n'y ait plus que le sang pour réponse, comme une contradiction qui gifle et rend les spectateurs fourbus et glacés à la tombée du mot fin sur l'écran, perdus devant l'absence de tendresse qui se paie au prix fort sans même que les personnages n'en aient tout à fait conscience. Ils semblent se déplacer dans un paysage où les humains sont devenus les mannequins en rut d'une société tragiquement exsangue qui porte ses cadavres en bandoulière sans que personne ne s'arrête plus. Les victimes passent à la télé pendant que se servent et se desservent les petits-déjeuners qui, comme dans ce terrible film de 12 minutes du Brésilien Jorge Furtado en 1989, L'Ile aux fleurs, finissent dans les montagnes d'immondices des décharges où se nourrissent les pauvres, et les vaches. Comme dans Batalla en el cielo, la dernière partie du film consiste en une sorte de procession symbolique qu'il faut aller voir pour entendre le cri visuel d'un cinéaste qui rend sa noblesse à un outil trop souvent galvaudé dans le luxe et l'apprêt, dans les coupes de cheveux impeccables même après les cascades. Ici rien de tout cela. Ici c'est la laideur du monde qui est affrontée et dénoncée, ce sont les rots et les corps mécanisés dont la nudité dans les vilains matins est un cadeau empoisonné parce que les corps pleurent et que les partenaires ne savent même pas pourquoi, leurs yeux cherchant des repères dans l'absurde qu'ils répètent comme une leçon torve mais bien apprise. Incroyable montage qui rend son sens à cette absence de sens et qui s'inscrit comme un langage - le langage cinématographique, qui rend l'évidence de la confusion intelligible. Ainsi l'expliquait le philosophe Leibniz, qui montrait que le monde est fait de séries qui se composent et qui convergent de manière régulière, en obéissant à des principes ordinaires, mais que ces séries et les séquences ne nous apparaissent que par petits morceaux, et dans un ordre bouleversé, si bien que nous croyons à des ruptures, disparités et discordances comme à des événements extraordinaires. Et c'est en cela que le montage de Sangre est magistral, il nous permet de lire ce que les personnages devraient savoir mais ont enfoui. Tout est fait d’ordinaires hurle Sangre, et cet ordinaire nous soumet, au mensonge, à la drogue, à la solitude, au désespoir... C’est aussi la pensée d’Ozu : "La vie est simple, et l’homme ne cesse de la compliquer en agitant « l’eau dormante ». La splendeur de la Nature, d’une montagne enneigée, ne nous dit qu’une chose : Tout est ordinaire et régulier, tout est quotidien ! Elle se contente de renouer ce que l’homme a rompu, elle redresse ce que l’homme voit brisé. Et, quand un personnage sort un instant d’un conflit familial ou d’une veillée mortuaire pour contempler la montagne enneigée, c’est comme s’il cherchait à redresser l’ordre des séries troublé dans la maison, mais restitué par une Nature immuable et régulière. » C'est ce que dit la toute dernière partie de Sangre, où la nature semble une réponse tendue, nature une fois de plus spoliée quand les poires sont volées par notre personnage en mal de morale dans cet Eden mexicain. C'est un film qui dans le vomi et l'abjection en appelle à la raison, juste un peu plus d'amour et de dignité, moins de soumission à la névrose du couple, moins d'excuses inutiles, moins de misérable lâcheté, plus jamais de chambres d'hôtel minables, non parce qu'elles sont misérables mais parce qu'elles sont une réponse misérable à une simple demande de légalité. Oui c'est à une certaine légalité bafouée que ramène Sangre, un film qui s'écoule dans nos veines pour réveiller un terrain outragé : celui de la beauté possible du réhaussement de nos destins. Juste un peu de réhaussement semble "prier" ce film, qui dans lignée de 21 grammes, de Trois enterrements, et de Batalla en el cielo, nous montre que c'est du pays de la violence et de l'américanisation absurde que s'élève la mise en scène magique et terrifiante d'un sursaut. Et les spectateurs de repartir glacés, désignés, quelques propositions en main pour transformer en seconde chance les mauvais souvenirs qui menacent.

Michel MARX

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