La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : Suzanne de Katell Quillévéré

Suzanne de Katell Quillévéré

Long métrage français
Date de sortie 18 décembre 2013 (1h34min)

Interprètes :
Sara Forestier : Suzanne
François Damiens : Nicolas
Adèle Haenel : Maria
Paul Hamy : Julien
Corinne Masiero : Eliane
Anne Le Ny : Mme Danvers
Karim Leklou : Vincent
Apollonia Luisetti : Suzanne enfant
Fanie Zanini : Maria enfant

Producteur : Gaetan David
Producteur délégué : Bruno Levy

Dialoguiste : Mariette Désert
Collaboration au scénario : Mariette Désert
Scénariste : Katell Quillévéré
Dialoguiste : Katell Quillévéré
Scénariste : Mariette Désert

Ingénieur du son : Yolande Decarsin
Directrice du casting : Sarah Teper
Directeur de la photographie : Tom Harari
Monteur : Thomas Marchand
Chef décoratrice : Anna Falguères
1er assistant réalisateur : Nicolas Guilleminot
Directeur de production : Mathieu Verhaeghe
Superviseur musical : Frank Beauvais
Compositeur : Verity Susman
2ème assistant réalisateur : Mareike Engelhardt
Scripte : Annick Reipert
Chef costumier : Moïra Douguet
Maquilleuse : Laure Talazac
Costumière : Virginie Montel
Coiffeur : Milou Sanner
Régisseur général : Luc Martinage
Chef machiniste : Marc Wilhelm
Monteur son : Florent Klockenbring
Mixage : Emmanuel Croset
Chef électricien : Nicolas Almedeo
Directrice du casting : Leila Fournier
Directeur du casting : Saul Paredes

Distribution : Mars distribution

SuzanneMagnifique ! Bouleversant ! Signant ici son second long métrage, après Un poison violent en 2010, Katell Quillévéré est digne de l'héritage dont le titre de son film est porteur, Suzanne étant l'héroïne du film de Maurice Pialat A nos amours. Portée par Sandrine Bonnaire en 1983 (Katell Quillévéré avait alors trois ans tout comme sa protagoniste), Suzanne est désormais, dans une autre histoire, mais qui est aussi celle d'un passage à l'âge adulte, incarnée par la brillantissime Sara Forestier qui, tel un animal traqué, est d'abord vue du côté de l'enfance.
Une enfance qui devrait être porteuse de promesses mais est déjà bardée d'une blessure, l'absence de la mère, morte, on ne saura pas comment, qu'importe, le film se passe d'explications prolongées, il égraine plutôt le résultat des faits que les faits eux-mêmes, même s'il n'élude pas les principaux, ceux qui font chuter, pleurer, crier, se taire face à l'adversité du système, ravaler sa dignité pour ne pas la perdre.

Ainsi passent les années, à coup d'ellipses où l'écran noir nous renvoie chaque fois l'émotion d'un destin - de destins - qui s'engouffrent là où ils peuvent. La précarité n'est pas seulement sociale, après tout le père a un métier, routier, qui le rend souvent absent, elle est affective. Comme dans le Despues de Lucia du cinéaste mexicain Michel Franco, c'est la solitude du père, qui ne refait pas de couple après la mort de sa femme et se consacre tout entier à ses filles, oubliant peut-être qu'elles aimeraient aussi qu'il pense à lui, qui suit ses deux gamines qui sont complices, tellement proches, riant ensemble, faisant front sans doute à ce manque qui taraude et qu'on masque à coup de fêtes, d'énergie, de jeunesse, c'est cette solitude du père qui donnera peut-être à Suzanne cet air à la fois fort et craintif, cet air d'animal blessé, ce terrible avenir.

Animal elle le sera, physiquement, à l'écran, devant nous, quand les coups durs vont tomber après la rencontre avec le beau Julien, autre animal blessé, toujours doux avec elle, précautionneux mais perdu d'avance, qui a quelque chose de la stature du père de Suzanne mais qui vit en jouant aux courses puis à un jeu plus dangereux qui consiste à planquer de la drogue dans des voitures... Coup dur de la prison, de l'enfant né avant la rencontre avec Julien d'un père inconnu et qui sera placé en famille d'accueil... Et là encore le temps va faire ses ravages, il passe et n'atténuera jamais la passion de Suzanne pour Julien, il la fera replonger, repartir en cavale... on ne racontera pas tout ici.

L'amour du père, le lien inaltérable entre les deux soeurs, Adèle Haenel en Maria étant une interprète d'une sublime justesse, d'une sublime présence... tout porte ce film au chef d'oeuvre. Son scénario de haut niveau écrit par la réalisatrice avec Mariette Désert, sa rigueur, sa conscience, son découpage, l'humanité du cadre où tour à tour nous sommes collés aux personnages et mis à distance pour appréhender leur vérité et leur précipice, sa musique comme un témoin composée par Verity Susman, membre du groupe anglais Electrelane (et la voix légendaire de Nina Simone à la fin), sa captation du temps, son interprétation, de tous, son regard sur la prison, sur ce qui y mène, sur ce qui y vibre, sur ce qui fait ces routes qui sont goulots d'étranglement. Hommage aux femmes de truands, hommage à la cellule familiale solidaire et pourtant fragile, hommage à la limite des pères quand ils sont seuls, hommage aux banlieues populaires auxquelles Sara Forestier n'a jamais cessé de nous faire entrer avec son talent déchirant, hommage à la transmigration des absences. Suzanne est un film qui suivant pourtant des terrains connus - l'amour et la pente glissante des cavales - innove par sa façon de montrer en dessinant les vies comme des gifles données pour continuer d'aimer, par sa façon de saisir les regards et les liens. Oui, Suzanne est une histoire de liens, des liens qui finissent pas se resserer autour des poignets.

On n'oubliera pas ces moments de silence, cette simplicité pathétique de la petite fille qui a dû grandir et avait tant besoin d'amour et qui l'ayant trouvé... On n'oubliera pas l'accompagnement de la soeur, les pleurs du père (impressionnant François Damiens), la bienveillance et le tact de l'avocate (puissance du jeu de Corinne Masiero), l'empreinte de la fatalité dans la réserve du fils, d'une certaine malédiction, et le romantisme absolu de Suzanne, toujours entière et simple, même au moment de son procès, enfant devant le monde pour toujours, comme dans les premières images, le film s'ouvrant sur un spectacle d'école, une allure de conte de fée, avant la suite.

Michel MARX

 

 


«Suzanne» trailer par Flixgr 

 

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