La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : Tabou de Miguel Gomes

Tabou de Miguel Gomes


Date de sortie France : 5 décembre 2012 (1h 50min)
Film portuguais (Titre original : Tabu)
Drame réalisé par Miguel Gomes
Scénario : Miguel Gomes et Mariana Ricardo

Interprètes :
Teresa Madruga : Pilar
Laura Soveral : Aurora à l'âge adulte
Ana Moreira : Aurora jeune
Henrique Espírito Santo : Alter Ventura
Carloto Cotta : Ventura jeune
Isabel Cardoso : Santa
Manuel Mesquita : Mário

Equipe technique :
Directeur de la photographie : Rui Poças
1er assistant réalisateur : Bruno Lourenço
Directeur de production : Joaquim Carvalho
Mixage : Miguel Martins
Chef décoratrice : Donna Meirelles
Chef monteur : Telmo Churro
Ingénieur du son : Vasco Pimentel
Chef costumier : Silvia Grabowski
Chef maquilleur : Araceli Fuente
Chef décorateur : Bruno Duarte
Monteur son : Miguel Martins
Consultante : Silke Fischer
Chef maquilleur : Donna Meirelles
Monteur son : Antonio Lopes
Chef monteur : Miguel Gomes

Producteurs portugais : Luis Urbano et Sandro Aguilar
co-producteur français : Thomas Ordonneau
co-producteur allemand : Janine Jackowski
co-producteur brésilien : Fabiano Gullane
Distributeur France (Sortie en salle) : Shellac Distribution
Production : O Som e a Furia
Exportation/Distribution internationale : Real Fiction
Agence de presse : Makna presse
Attachées de presse : Chloé Lorenzi et Audrey Grimaud

Berlinale 2012 (édition n°62) Berlin, Allemagne l De 09/02/2012 à 19/02/2012
Prix Alfred-Bauer Miguel Gomes

Paris Cinéma 2012 (édition n°10) Paris, France l De 29/06/2012 à 10/07/2012
Prix des blogueurs Miguel Gomes Coup de coeur du Jury Miguel Gomes

Tabou

Troisième long métrage de Miguel Gomes après La Gueule que tu mérites en 2004 et Ce cher mois d'août en 2008, Tabou (filmé en noir et blanc en référence au film de Murnau Tabou réalisé en 1931) est une pure merveille.

L'histoire paraît simple : une vieille femme, Aurora (autre référence à Murnau?), va mourir, entourée de sa bonne capverdienne à qui elle reproche d'être trop protectrice, voire envoyée par un démon vaudou, et de sa voisine étrangement dévouée - fascinée ? mais comment ne le serait-on pas par le chic et le charisme de cette demi folle (une tendance à la bipolarité nous dira la voix off de la seconde partie)? - qu'elle charge de retrouver un homme... dont, on va le découvrir, le chic est au moins égal au sien, et le regard aussi puissant, aussi chargé. Leurs yeux, des armes oui, le regard de l'âme, l'eau des lacs de l'Afrique d'où sortent aussi, plus tard, mais donc auparavant, ceux d'un crocodile capturé, dérobé, retrouvé, des yeux comme des globes, comme le monde, ronds et vitreux, l'émotion en puissance, secrète et striée comme une question, un gouffre, celui du temps en allé et d'un ailleurs apparemment englouti dans les eaux pleines et visqueuses d'une romance de légende.

On est d'abord à Lisbonne (mais déjà un peu en Afrique), bercé par la douce et langoureuse langue portugaise terriblement poétique (du début au point final, des mots comme des vagues de brouillard, comme des horizons déchirés, des nostalgies infinies... saudade...), par le rêve vertigineux raconté par Aurora, d'un homme singe, d'un mélange entre passé et présent, d'une superposition assumée, les rêves étant les seuls messages limpides des vies empêchées.

Puis c'est la voix de l'homme, trouvé dans un hospice de vieillards lisboète, d'abord tout en mutisme digne puis révélant à la voisine attentive, le passé qui le lie à Aurora. sans heurts, sans fautes, sans trous. Tout a été gardé intact si ce n'est les voix que le film a éteintes, parce que le passé se sent mais ne parle plus... on remarquera que les seules voix qui nous parviennent sont celles des Noirs, et encore seulement de leurs transes ou de leurs youyous, annonces symboliques, comme si subtilement le réalisateur nous transmettait que le Blanc s'est enfin tu sur les terres qu'il a souillées.

On ne racontera pas l'histoire, pas si simple, mais il ne faut pas manquer cette oeuvre bouleversante, écrite avec intelligence, grâce, réalisée avec talent, maîtrise absolue, force et magie, interprétée avec compréhension, profondeur, amour, folie... car il s'agit bien de folie, folie d'une époque où le Portugal faisait suer le colonisé, hommes riches et alcoolisés dansant et riant devant les piscines tandis que les Noirs astiquent les voitures et dépoussièrent les meubles en silence (c'est peut-être ce silence que l'auteur retranscrit par sa bande son, musique d'accompagnement comme dans les films muets et musique d'un groupe rocky-kitsch grimpé dans les arbres comme des chèvres pour la photo de leur album déjà désuet, et dont on ne verra jamais le public, le film transmettant toujours par sa forme la coupure d'avec le monde réel, désignant sans aucun doute l'illicite de la présence coloniale), où la révolte par endroits grondait, par d'autres n'était qu'une rumeur portée par la radio - tel est alors le cas de cette région africaine non précisée (même si Tabou est un mont du Mozambique, le tournage ayant eu lieu plus loin, dans le Nord de la Zambézie, une des dix provinces du Mozambique).

On ne racontera pas l'histoire, on ne dira pas qu'il s'agit d'un film sur l'amour impossible et pourtant vécu et éternel, absorbé par une correspondance soumise à cet impossible, dilué dans la retranscription qui semble rapportée directement de films tournés en famille en super 8, lors de vacances à l'étranger, où les protagonistes regardent parfois l'objectif comme questionnant le temps, comme complices du caméraman et déjà perdus dans le précipice de leur éphémère, alors qu'il s'agit en réalité de pellicule 16mn, mais transmettant cet effet sépia et coulant, comme si l'humidité de l'ailleurs (des larmes de crocodile pourtant presque toujours retenues, pluie de l'Afrique aux aurores implacables et destinales) rendait à la fois floues et précises les visions gardées d'une passion interdite.

On ne parlera pas des visages impassibles des deux garçons noirs témoins d'un crime, ni de ce crime, ni de la course des gamins du village de cases filmée dans un ralenti qui distend comme dans Coup de torchon de Tavernier, ralenti de la passion contenue comme dans In the mood for love de Wong kar-waï, on ne cherchera pas trop la comparaison (si ce film nous ramène fugitivement à d'autres il en efface aussi beaucoup d'autres par sa beauté fulgurante) ni l'explication, il ne faut pas trop en dire semble nous murmurer Miguel Gomes, ses paysages immenses deux heures ressuscités, et son histoire ensevelie dans un monde enseveli.

Il nous reste cette blessure lanscinante que nous livre à l'état brut et cependant distillé la beauté fascinante des regards chavirés, et des corps, ce corps d'Aurora jeune capté un instant dans son érotisme tuant, comme une offrande, tuant étant le mot qui pourrait résumer Tabou, Tabou du corps, Tabou de l'amour adultère, Tabou de la présence imposée, des jeux de forces qui se nouent et portent dans leurs alluvions comme l'envers des mots ("Mieux vaut ne plus nous voir" s'imposent les amants), la nostalgie incompressible d'un amour fatal.

Michel MARX

Bande-annonce :


Tabou Bande-annonce par toutlecine 


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