La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : Tehilim de Raphaël Nadjari

Tehilim de Raphaël Nadjari

( Film français, israélien, américain. - Genre : Drame - Sélection officielle Festival de Cannes 2007 - Date de sortie France : 30 Mai 2007 - Année de production : 2006 - Durée : 1h 36min. )

Réalisé par Raphaël Nadjari
Scénaristes : Raphaël Nadjari et Vincent Poymiro

Menachem : Michael Moshonov
Alma (la mère) : Limor Goldstein
David (le petit frère) : Yonathan Alster
Eli (le père) : Shmuel Vilozni
Shmuel (le grand-père) : Ilan Dar
Aharon (l'oncle) : Yoav Hait
Dvora : Reut Lev
Le rabbin : Dov Berkovitz
Oma : Ilanit Ben Yaakov
La grand-mère : Naomi Tzvick
L'inspecteur Kaufman : Robert Hoenig et Sasson Gabai

Directeur de la photographie : Laurent Brunet
Compositeur : Nathaniel Mechaly
Monteur : Sean Foley
Mixage : Tuli Chen
Directeur artistique : Dror Sarogati
Superviseur des effets visuels : Godefroy Fouray
1er assistant réalisateur : Frédéric-Guillaume Lefebvre
Directeur du casting : Amit Berlowitz

Exportation/Distribution internationale : Haut et Court , France - Films Distribution, France
Production : 2.1 Films , U.S.A.
Producteurs : Frédéric Bellaïche, Geoffroy Grison, Marek Rozenbaum, Itai Tamir
Coproducteur : Noah Harlan
Attachée de presse : Monica Donati

Tehilim

La valeur de ce film tient à sa rigueur d'abord, sa justesse ensuite, sa profondeur entre autres qualités. Parce qu'une unité de ton que certains pourraient prendre à priori pour de la pesanteur permet à cette histoire qui n'est pas si simple d'avoir tous les atours d'une plongée dans un quotidien presque banal, celui d'une famille prise entre le dogme et les horaires de chacun : deux frères qui se reprochent de ne pas se lever en même temps, l'un accusant l'autre de les mettre toujours en retard (et pourtant Menachem et David s'aiment et grandissent ensemble); un père qui fait l'arbitre (traditionnelle chamaillerie en voiture qui, pour une fois, ne sera pas sans conséquences); une mère qui arrondit les angles, préparent les repas, assure les câlins, arbitre à sa façon (fatiguée, aimante, sans doute un peu trop protectrice - elle évacue toujours le petit pour le protéger de ce que pourtant il se dit en droit de savoir - et surtout jugée par sa belle-famille qui ne la trouve pas assez religieuse). Des grands-parents qui aident à condition que... Vous savez, ces conditions des grands-parents qui veulent avant tout investir les lieux ("Je t'aiderai mais..."). Au fond, ce sont bien les "conditions" qu'explore ce film dont on n'a pas fini de parler : conditions qui tracent à la fois la surface de l'existence et son fondement.

Quand on sait à quel point une vie se fabrique avec le décor du quartier, l'architecture des rues et les regards qu'on y croise (fort belles vues de Jérusalem, ses particularismes, ses contradictions, sa jeunesse et ses nuits, son réseau de surveillance très organisé), de l'appartement (la table, la place des couverts, le frigo, les placards et ses cachettes...), le sourire des amis, les bisous d'une fiancée (très beau personnage également d'une jeune fille tenue par un père qui lui n'est pas absent et se mettra entre elle et Menachem) le siège de l'auto familiale, les lieux des études, des grands-parents, les habitudes de la petite cellule familiale et de sa banlieue, les lieux de l'argent (la banque, les salaires, les procurations auxquelles la mère n'avait pas pensé...). Mais aussi avec les creusets symboliques que le temps et l'espace ont formés ou fracturés, selon que vous y croyez ou que vous n'y croyez pas... car c'est bien la fonction religieuse que visite ce film finalement très frondeur : si, parce que vous avez la naïveté de l'enfance ou de l'adolescence (les deux volets étant représentés par cette fratrie subtilement interprétée par deux excellents acteurs - subtile façon de montrer à travers la faim perpétuelle du plus jeune, David, et l'insistance de la mère à préparer les sandwichs à la maison pour ne pas avoir à dépenser dehors, et le manque de moyens soudain, et l'inquiétude terrible du lendemain puisque sans la reconnaissance officielle de la disparition du père les services sociaux ne voudront rien entendre) vous appliquez les préceptes à la lettre, ceux qui les ont édictés, en proie à la panique que génère tout dépassement, sauront vous le reprocher. Parce que les principes de charité ont leurs limites, nous dit Raphaël Nadjari (réalisateur de Avanim en 2004). En gros, le bien doit revenir à ceux qui disent le pratiquer et se tiennent les coudes, pas aux inconnus, qui, on le sait, sont des étrangers avec tous leurs dangers.

Et pourtant disent les paroles hésitantes mais pleines et sincères des enfants - Menachem a toujours les yeux baissés vers le sol tel un taureau fragile - le bien ne pourrait-il pas être désintéressé ? C'est la disparition du père qui a permis de soulever les questions fondamentales : que devient sa place ? qu'en fait la police ? l'entourage ? comment chacun en remplit l'incompréhensible et si imprévue vacuité sombre, et quel sens prend alors la vie ? Car l'histoire est celle d'un père qui disparaît de son automobile comme par magie après en avoir un court instant d'inattention, de tension, perdu le contrôle (le film a également une dimension fantastique qui nous rappelle le beau long-métrage de François Ozon Sous le sable, et quelques tournures de David Lynch dans la superposition que permet le rêve troublant et plein de sens et d'amour de Menachem forcé à anticiper l'âge adulte alors que sa sexualité est encore empêchée).

Filmage au plus près des personnages, des visages, des non-dits, des gestes de la main, des menaces, des impuissances, des renoncements, des révoltes, de la honte, des ensommeillements dans les sofas, des rancoeurs retenues et des efforts de compréhension, au plus près aussi de la solitude de cette mère, plus vraiment jeune, pas encore vieille (le père avait la quarantaine dit le rapport de police, elle sans doute aussi) qui d'un coup n'est plus accompagnée que par des enfants qui, dans la désobéissance lumineuse, cherchent à lui indiquer qu'ils souffrent et ont faim d'une justice qui soit vraiment divine.

Très beau dénouement également, humain, tragique, une balafre de silence et de communion simple sous un abri-bus (évidemment symbolique), qui nous rappelle le magnifique film d'Emmanuel Finkiel : Voyages. Parce que cette réflexion sur la famille appartient à une famille cinématographique faite d'un mélange savant de réalisme et de symbolisme. Parce qu'au fil des psaumes (Tehilim en hébreu) qui rythment cet ouvrage, Israël pose la question de l'attente, de l'espoir, ouverte par la place abandonnée - et pour combien de temps ? - du père.

Michel MARX


+ sur le site de Haut et Court : www.hautetcourt.com/fiche.php?pkfilms=127

 

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