La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : Torremolinos 73 de Pablo Berger

Torremolinos 73 de Pablo Berger

Torremolinos 73

(Film espagnol - Comédie - Date de sortie France: 15 Juin 2005 - Année de production : 2003 - Durée : 1h 33min)

avec Javier Camara, Candela Pena, Juan Diego.

Pour qui n'a pas connu les churros au sucre vendus pour quelques pesetas sur les plages espagnoles des années 60, quand nos parents un peu honteux de cautionner le franquisme étaient surtout contents de gagner au change et de payer l'essence beaucoup moins cher pour leurs 4CV surchargées qui faisaient vomir les enfants que nous étions dans les tournants, il faudra un petit avertissement (1) avant de courir voir Torremolinos 73, premier film talentueux de Pablo Berger qui dit y avoir tout mis par peur de ne jamais en réaliser un deuxième, pression du milieu oblige. Ce qui ne sera sûrement pas son cas tant est bien accueilli son petit bijou de comédie décalée et hilarante sans être jamais niaise. Il y a au contraire une grande sensibilité dans cette façon de mettre en scène l'ascension d'un couple, lui vendeur d'encyclopédie dont les premiers plans du film nous montrent qu'il reçoit plus de porte claquées au visage que de signatures sur des contrats qu'il n'a jamais le temps de présenter; elle, pudibonde employée d'un salon de coiffure, écrasée par le manque de moyens et qui souhaiterait tant avoir un enfant qu'elle planque les préservatifs même si lui les compte scrupuleusement parce que l'argent manque. Si Pablo Berger est allé chercher du côté d'il y a juste un peu plus de trente ans, dans une touchante reconstitution, le héros replaçant sans cesse le col de ses vestons en un tic qui s'est perdu dans la mode des jeans et des parkas, c'est parce que son histoire est vraie. Elle se situe dans la pleine période du cinéma porno intellectuel qui agitait les consciences de la bourgeoisie française, et faisait traverser la frontière aux Espagnols qui préféraient se donner des émotions dans les salles d'art et d'essai de Perpignan que de subir l'hypocrisie en technicolor des vedettes de leurs mélodrames insipides, et où Marlon Brando présentait du beurre un usage pour lequel il n'y avait guère de publicité même si Maria Schneider aurait fait de l'audimat dans toutes les situations. Une des scènes inoubliables de Torremolinos 73 revient sur cette séquence tout aussi inoubliable du Dernier Tango à Paris qui avait fait couler tant d'encre: Une mégère, archétype de la pudibonderie d'un certain courant de pensée de la droite chrétienne d'alors qui se fait épiler la moustache à la cire brûlante par notre héroine, y étale toute son indignation, jurant qu'elle avait cru aller voir une comédie musicale et que ce n'est pas en Espagne qu'on autoriserait de telles cochonneries. Alfredo Lopez, le vrai, réalise donc dans la lignée des inspirateurs du genre "porno chic" de son temps Torremolinos 73, avec dans le premier rôle son épouse, Carmen Garcia. Film culte en Scandinavie, il sera le seul d'Alfredo (ceci illustrant peut-être également la crainte de Pablo Berger...). Bref, le monde change et Franco va bientôt prendre un ticket pour l'enfer des dictateurs. En attendant 1975 et de meilleurs lendemains, Alfredo Lopez, le vendeur d'encyclopédies qui ne se vendent plus (joué par Javier Camara, l'acteur si bouleversant de Parle avec elle d'Almodovar dont on retrouve ici le ton des premiers films), se voit donc proposer par son employeur un reclassement : filmer sa vie sexuelle matrimoniale pour un projet de livres-cassettes scandinaves soi-disant scientifiques. Le nord de l'Europe, tout un autre monde. Son épouse, Carmen Garcia (jouée par l'irrésistible Candela Pena, vue dans Ne dis Rien, premier long métrage remarquable de la jeune espagnole Iciar Bollain), qui se fait congédier sans préavis par la patronne du salon de coiffure le plus ringard que l'on puisse imaginer, l'accompagne au week-end de formation à la montagne offert par sa société en restructuration. L'offre est à prendre ou à laisser. Les employés les plus frileux et puritains prennent le bus qui les ramène à la ville et au licenciement qu'ils acceptent, les courageux restent. Notre couple de protagonistes, moyen, timide, embarrassé mais aimant, s'accroche à l'idée d'un changement de vie enfin possible, le salaire proposé pour chaque film correspondant à la vente de 154 encyclopédies. Et Alfredo se montre un élève doué, étonnant même son professeur par ses propositions. Ce formateur, si crédible dans sa nostalgie de raté reconverti, est un très ancien assistant de Bergman, qui ne jure que par ce maître et offre en cadeau d'adieu à Alfredo un mégaphone signé par Ingmar lui-même. Tout sent déjà la tristesse mais l'argent tombe et les films s'additionnent. Carmen passe du prêt-à-porter aux manteaux en loutre... mais ils n'ont toujours pas d'enfants, les tests médicaux révéleront bientôt pourquoi. Alfredo commence à s'intéresser au grand cinéma en découvrant, sur leur télé dernier cri, le Septième Sceau. Ils basculent alors dans l'enfermement, lui écrivant, elle picorant des pipas en pleurant. Et le patron d'Alfredo, qui a le vent en poupe, séduit par le scénario inspiré de Bergman, ouvre une filiale de production pour monter Torremolinos 73, titre choisi par Alfredo en tombant sur une affiche vantant la Costa del Sol et ses libertés en avance sur la société ibérique de l'époque. Territoire clos pour touristes où aucune enseigne n'était écrite en espagnol parce que les autochtones n'allaient pas se perdre là-bas, dans le stupre tout relatif toléré pour faire entrer des devises. Suivra ce que vous verrez, le prix à payer du succès, le goût amer d'avoir cru être respecté pour son art, la constatation que derrière les images il y a le danger, le danger toujours, comme dans les parties de chasse que le réalisateur sait si bien filmer, et que le noir et blanc choisi par Alfredo est un luxe qui ne protège pas de tout. C'est tout l'art de Pablo Berger, nous faire plier de rire pendant plus d'une heure puis nous cueillir à l'arrivée, à nous avoir fait prendre un drame humain teinté de mort pour des churros au sucre.

Michel MARX

P.S: Pour ceux qui n'ont pas connu les pesetas, l'avertissement est que Torremolinos 73 est un film éminemment politique.






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