La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : Tourbillon de Clarissa Campolina et Helvécio Marins Jr.

Tourbillon de Clarissa Campolina et Helvécio Marins Jr.

Titre original : Girimunho
Brésil
Sortie France : 15 août 2012
Durée : 1h 28min

Réalisé par : Clarissa Campolina et Helvécio Marins Jr.
Sur une idée de Helvécio Marins Jr.
Scénariste : Felipe Bragança

Rôles :
Bastu : Maria Sebastian Martins Alvaro
Branca : Maria Do Boi
Preta : Luciene Soares da Silva
Batatinha : Wanderson Soares da Silva
Maria : Maria da Conceição Gomes de Moura

Directeur de la photographie : Ivo Lopes Araujo
Chef décoratrice et chef costumier : Thaís de Campos
Ingénieur du son : Gustavo Fioravante
Ingénieur du son : O Grivo
Chef monteuse : Marina Méliande
Mixage : Ricard Casals et O Grivo
Directeur de production : Felipe Duarte
Assistant réalisateur : Mariana Pinheiro

Production : Sara Silveira, Luana Melgaço, Paulo de Carvalho, Gudula Meinzolt, Luis Minarro
Producteurs exécutifs : Luana Melgaço et Maria Ionescu
Sociétés :
Production : Dezenove Som e Imagens Produções, TEIA, Eddie Saeta, Autentika Films
Distributeur France (Sortie en salle) : Damned Distribution

Meilleur film au Hollywood Brazilian Film Festival en 2012

TourbillonHasard du calendrier, Tourbillon, des Brésiliens inspirés Clarissa Campolina et Helvécio Marins Jr., dont c'est le premier long-métrage après plusieurs courts chacun de leur côté, sort en France à peine un mois après le tout aussi gigantesque et lumineux Historias de Julia Murat. Faut-il y voir un mouvement, une Nouvelle vague brésilienne de la docu-fiction ? auquel cas, tant mieux ! Hasard des thématiques, c'est aussi l'histoire d'une vieille femme, ici Bastu, 81 ans, belle aussi, de son rire, de son goût de la vie, d'avoir promis à son défunt mari, du temps où il vivait, hier encore, et où on les disait jeunes - mais qu'est-ce que c'est qu'être jeune demande Bastu ? est-ce différent d'être vieux ? - de ne jamais pleurer.

Hasard en miroir, Historias se fermait sur ce qui ouvre Tourbillon, on n'en dira pas plus sur cet axe fondamental à tous les grands récits, pour laisser au spectateur le soin de découvrir quelle est la façon chaque fois d'approcher la palpabilité si délicate de la valeur temps. Car c'est bien aussi du temps que nous parle Tourbillon, de sa fluidité rieuse, qui, comme Historias, encore moins même, ne donne cependant pas au verbe la place que le cinéma commercial a tendance à lui donner, par défaut de savoir montrer, par insuffisance. Ici pas de logorrhée, pas d'insistance, Tourbillon prend les moments comme des mutations en spirales - décider d'aller voir la ville, pour y faire un tour (qui comme chacun sait est le début élégant et prometteur d'un tourbillon) quand on se sent bien partout, pour y étudier quand on pense à l'avenir, pour y vendre un pistolet quand il n'est plus utile et que c'est une façon de conjurer le sort, ou rester au village pour cuisiner avec patience, ranger tranquillement les outils, Bastu n'a plus tant de vivacité même si l'énergie la mène encore, que le fantôme du forgeron chahute quand on ne lui demande rien d'autre que de rester tranquille, et qu'on veut continuer à chanter et à danser. Même si la force est un peu moins grande, la voix est toujours là, celle de l'amie Maria soudain, accompagnée d'un guitariste de leur âge, crayeuse comme une matière tannée, Maria les paumes sur son tambour, parce que c'est bien la poésie qui transcende le quotidien de ces paysages du bout du monde ("Le côté nocturne de la nature" disait Schubert), accepter que c'est nous qui passons, pas l'univers et sa musique.

L'univers, il est tellement large dans ce film en numérique si habilement mystique, l'eau tellement accueillante, la terre tellement chargée d'âme, et de tourbillons, que dans nos petites salles parisiennes on aimerait que l'écran soit plus grand, qu'il sache davantage recevoir ces horizons limpides et fascinants, qu'il nous y emmène. Curieusement, encore comme dans Historias, et c'est même troublant - de ce choix quelque chose de subtil nous est transmis aussi - les récipients ont une place importante, ici tant de casseroles, de faitouts, de cafetières en aluminium de nos enfances pour toujours recevoir, transvaser, chauffer, tant et tant que Bastu ne sait plus trop où les ranger, hésite, s'interroge devant les étagères, tourbillonne... Reflets et sons du métal où l'eau clapote, café qui passe sur les grands filtres du Brésil, tendresse du cuivre, beauté du feu qui illumine et travaille, ancestral et puissant comme un témoin, une sorte de simplicité bienveillante, de permanence, de contenance.

Ce n'est pas seulement du réalisme magique comme il serait facile de le noter puisque c'est l'Amérique latine et sa réputation onirique, ce n'est pas seulement du surréalisme comme on dit souvent ici dès qu'on parle aux absents ou aux objets, tant le terme est galvaudé, ce n'est pas du pittoresque pour spectateurs en mal de voyages. Non, c'est plutôt la fantaisie de Bastu, actrice non professionnelle comme les autres (Helvécio Marins Jr a été marqué par le livre Grande Sertão : Veredas (traduit en français sous le titre de Diadorim) de João Guimarães Rosa * mais a découvert ce village en 2003 où il s'est familiarisé avec les habitants avant d'y emmener son scénariste Felipe Bragança en 2008, puis d'intégrer Clarissa Campolina au projet... longue et solide maturation à l'instar du rythme des lieux), un personnage de ces terres qui pourrait être une campagnarde d'Europe ou de l'Afrique, ou de partout (même si la musique et la danse ont dans ce film ce goût brésilien qu'on ne trouve pas ailleurs), qui s'autorise à confier à cette amie de sa génération, la cocasse Maria, qui la contredit de ce qu'elle ne dit pas - humour aussi de ce film à multiples dimensions - qu'elle répond au mort qu'elle a choisi la vie qui demeure encore en son corps et qu'il aille semer sa zizanie ailleurs que sous son toit car elle ne veut plus de lui, mort comme vivant. Et Maria de rire encore comme une jeune fille à qui on ne la fait pas.

Bastu, qui a le goût de la formule mais aussi de la mesure, est entourée de jeunes, petits-fils et petites-filles, aide qu'elle remplace quand l'une s'en va, parce que jamais rien ne s'arrête, que les jours sont une chaîne qu'on adapte. Bastu est bien auprès des jeunes à qui elle donne des conseils qu'ils n'écoutent qu'à moitié quand elle écoute les leurs pour éloigner le malheur et prendre avec eux des raccourcis vers sa grande maison ouverte à tous les vents et à toutes les visites, traversant son village du Sertão, São Romão, en tourbillons méditatifs et sereins, ses lunettes de soleil désormais sur les yeux - conseil d'un ophtalmologiste averti - pour que la réverbération de tous les tourbillons de sa vie ne trouble pas sa route, chic, humble et universelle.

On l'aura compris, même si ce film est un message d'apaisement profond et d'une savante rigueur de vue (doué chef opérateur Ivo Lopes Araujo qui avait signé la photographie de O Grão en 2007 de Petrus Cariry et de Avenida Brasilia Formosa de Gabriel Mascaro en 2010), de composition, de jeu, de cadrage et de découpage - jamais de complaisance esthétique et pourtant tout nous berce, même si "Vivre est une affaire très dangereuse." - qui nous rappelle tour à tour le souffle naturaliste de Kurosawa et une ligne traversant l'espace comme une tangente à méditer longtemps d'Ozu, on se retrouve dans le cadrillage de nos villes embrouillées - quand on est spectateur parisien - comme privé d'un coup d'harmonie. Et on voudrait que Clarissa Campolina et Helvécio Marins Jr., Bastu et les leurs, nous prennent encore par la main, et par les yeux, qu'ils continuent leur cinéma, un tour étant, comme chacun sait, le début élégant et prometteur d'un tourbillon.

Michel MARX

*L'épigraphe "O diabo na rua, no meio do redemoinho…", que l'on peut traduire "Le diable dans la rue, au milieu du tourbillon…", est présent sur la couverture dès la 1e édition brésilienne de Grande Sertão : Veredas parue en 1956 mais pas dans les traductions françaises. Hasard des traductions...

Bande-annonce :


TOURBILLON // Au cinéma le 15 AOÛT 2012 // un... par damneddistribution 



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