La vie des films - Actualité du cinéma

La vie des films : Vers le sud de Laurent Cantet

Vers le sud de Laurent Cantet

(Film français, canadien - Comédie dramatique - Date de sortie : 25 Janvier 2006 - 1h55min)

avec Charlotte Rampling (Ellen), Karen Young (Brenda), Louise Portal (Sue), Ménothy César (Legba), Lys Ambroise (Albert), Jackenson Pierre Olmo Diaz (Eddy), Wilfried Paul (Neptune), Anotte Saint Ford (la jeune femme de la limousine)...

Scénario : Laurent Cantet et Robin Campillo (d'après la nouvelle éponyme du recueil "La Chair du maître" de Dany Laferrière, publié en 1997)
Directeur de la photographie : Pierre Milon
Costumier : Denis Sperdouklis
Monteur : Robin Campillo
Chef décoratrice : Franckie Diago
Mixage : Jean-Pierre Laforce
Monteuse son : Valérie Deloof

Productrices : Caroline Benjo et Carole Scotta
Producteur : Simon Arnal-Szlovak
Production : Haut et Court, France - France 3 Cinéma, France - Les Films Séville, Canada -
StudioCanal, France
Coproducteurs : John Hamilton, David Reckziegel, Valérie Lonergan
Producteurs associés : Barbara Letellier, Jean-François Casamayou
Exportation/Distribution internationale : Celluloïd Dreams, France
Distribution : Haut et Court, France

Vers le sud

Quel est le sujet de ce film courageux ? On a si peur d'être pris pour celui qui porte le plus grand masque que l'on n'ose retirer celui qui nous semble le plus voyant... celui d'Ellen, Anglaise à la bouche tendue et à l'oeil si dur, que tous, y compris les femmes, trouvent belle ? de Brenda, Américaine à l'abandon si pathétique qu'il amollit sa chair et la rend si offerte et inutile quand sonne le danger ? de Sue, la Canadienne plus distante mais tout aussi sordide, avec sa façon désinvolte d'avouer qu'elle vit là un véritable amour qui n'aurait pas de sens en son pays, où tout est si différent... Permissivité d'un hôtel protégé de l'île, et où tous savent ce que les nuits abritent... cinquantaine impossible à exulter dans les sociétés du Nord ... rivalité entre femmes comme au temps des surprise parties de l'adolescence... oppression des Tontons Makout, et hiérarchie locale que les Blancs ne savent pas lire quand les Noirs ne savent pas nager... Deux phrases restent, plus encore que les autres : celle du début qui dit que les Américains ne viennent plus en Haïti avec des armes mais avec des dollars, et celle de la fin qui déclare, à travers la bouche d'Albert, le serveur dont le grand-père considérait les Blancs comme des animaux, traduisant la remarque jetée par l'enquêteur : "Un touriste ça ne meurt jamais". C'est tout cela que vise Laurent Cantet, cinéaste intelligent et engagé (Ressources humaines, L'emploi du temps), dans ce traitement maîtrisé et percutant, et qui, filmant le "cul des Noirs" que ces touristes sur le retour photographient comme des trophées de guerre, montre ce que le Nord a fait du Sud, un bordel bardé de sourires et de cadavres. Ce qu'il vise ce sont ces circuits pas vraiment discrets à travers les jolis noms des îles des Caraïbes, que tant alignent comme des paradis traversés le temps d'un été, d'une crème à bronzer étalée par des mains achetées comme des sculptures sur des marchés que l'on entasse à son retour comme autant de souvenirs chéris; comme l'explique Sue avec tant d'innocence sur sa chaise longue, en plein soleil; comme le susurre Brenda, le temps d'une danse langoureuse, dans les bras de Legba, celui dont la silhouette rêvée l'a réveillée tant de nuits, avant qu'elle ne revienne s'y jeter pour commémorer ce premier orgasme (la petite mort...) vécu à 45 ans. Un soleil qui fait mal, une mère qui accepte l'argent de son fils prostitué, des destins locaux qui basculent pour avoir pactisé avec le diable ou parce que la vie ne vaut pas cher au Sud. Le diable, voilà peut-être bien le vrai sujet de ce film lent et subtil, servi par des acteurs tous excellents, et si proche du documentaire, pas seulement parce qu'il joue de l'interview et de la traversée des marchés et des lieux misérables, mais surtout parce qu'il livre un message difficile à accepter mais qu'il faut entendre parce qu'il dépasse la fiction : le respect prétendu d'Ellen est aussi faux que la passion qui dévore Brenda, ou bien, pire encore, ils sont aussi vrais l'un que l'autre mais ne servent à rien. Parce que quelque chose de l'âme de cette île, où aujourd'hui 80 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, a été assassiné depuis longtemps et continue de pourrir dans un abandon qui n'a même plus de nom tant ses ramifications inondent désormais le Sud, un Sud dont Nino Ferrer, en parlant de guerre, chantait en 1973 : "...On dit c'est le destin. Tant pis pour le Sud..." Alors il faut ajouter ici que pour des raisons de sécurité la majeure partie du tournage a eu lieu en République Dominicaine, et que, si l'action du film se déroule en 1970, il sort le 25 janvier 2006. Or le 6 février 2006, deux ans après le départ en exil du président Jean Bertrand Aristide (9 500 Casques bleus de la Minustah, la mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti, sont présents sur l'île depuis ce départ), 3,2 millions d'Haïtiens sont appelés aux urnes pour élire un nouveau président et un nouveau Parlement, sous la protection promise des soldats de l'ONU.... Faut-il y voir un hasard ou un avertissement ?

Michel MARX

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